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23/12/2013

Plein Soleil, de René Clément

Le film qui fit de Delon une vedette

Plein Soleil

Alain Delon a vingt-cinq ans quand René Clément lui donne sa chance en lui offrant le premier rôle dans Plein Soleil, un thriller adapté d’un roman de Patricia Higsmith. Le réalisateur exploite la beauté ténébreuse du jeune acteur et fait de lui un criminel diabolique au sourire carnassier, qui jalouse le personnage joué par Maurice Ronet.

            Plein Soleil est le film qui, en 1960, fit d’Alain Delon une vedette. Depuis, l’acteur rend régulièrement hommage au réalisateur René Clément de l’avoir choisi pour le rôle principal ; ce qui allait donner un coup d’accélérateur à sa carrière. Le film est tiré de Monsieur Ripley (The Talented Mr Ripley), un roman de Patricia Highsmith, auteur à succès de thrillers, parmi lesquels L’Inconnu du Nord-Express (Strangers on a train) adapté au cinéma, quelques années auparavant, par Hitchcock.

plein soleil,rené clément,delon,maurice ronet,marie laforêt,romy schneiderPlein Soleil est d’abord un beau spectacle. Chose rare pour un film français de l’époque qui ne soit pas une reconstitution en costumes, il a été tourné en couleurs. Le Technicolor nous offre des couleurs vives et éclatantes ; il nous permet de mieux ressentir la chaleur de l’été en Italie, où se déroule l’action. La couleur met aussi en valeur le physique d’Alain Delon. L’acteur a alors vingt-cinq ans, et René Clément, apparemment convaincu que sa jeunesse et sa beauté crèveront l’écran, nous le montre allègrement torse nu, tenant la barre d’un yacht au milieu des flots, sous un ciel bleu azur.

Sur le plan physique, Delon est en compétition avec son grand ami dans la vie, Maurice Ronet, son aîné de quelques années. Ronet joue le rôle de Philip Greenleaf, un fils à papa, fortuné et séducteur, que Delon, dans le rôle de Tom Ripley, doit ramener à la maison à la demande de son père. Mais Tom convoite la fortune et la fiancée de Philip. Il le jalouse au point de passer à l’acte. Plein Soleil c’est un peu l’histoire de Caïn et Abel. Il est d’ailleurs troublant de savoir que Delon et Ronet retrouveront les mêmes types de personnages et de situation, huit ans plus tard, dans La Piscine de Jacques Deray. Marie Laforêt joue le rôle de la fiancée de Philipp, tandis que Romy Schneider, qui vit alors une idylle avec Alain Delon, fait une courte apparition au début du film.

Le prétendu manque de style de René Clément

Les Cahiers du cinéma, François Truffaut en tête, reprochaient à Clément son manque de style. Il est vrai qu’on n’identifie pas immédiatement un film de Clément, alors que par exemple on reconnaît du premier coup un film de Jean-Pierre Melville à son style dépouillé à la limite de l’épure. Mais, qu’importe ! Plein Soleil est un film très efficace et c’est ce qui compte. Par ailleurs on ne peut qu’admirer la maîtrise dont Clément fait preuve dans la réalisation et dans la direction d’acteurs.

L’image est soignée, elle est belle à regarder ; et Clément a compris, au-delà de l’aspect physique, le potentiel qu’il y avait dans le jeu de Delon. Avant Plein Soleil, l’acteur était déjà un jeune premier du cinéma, mais il n’était pas encore une vedette pleine et entière. Et surtout, il paraissait destiné aux rôles de jeune héros romantique, comme dans Christine de Gaspard-Huit. Avec Clément, il montre que sa beauté ténébreuse et son sourire carnassier lui permettent d’incarner des personnages d’une autre dimension. Monsieur Ripley est un criminel, mais il est jeune, beau, séduisant et élégant, de telle sorte que le spectateur peut s’identifier à lui ; il y a là quelque chose de presque diabolique. Le personnage de Tom Ripley annonce les rôles que Delon jouera plus tard pour Visconti, Melville ou Losey.

 

Plein Soleil de René Clément (1960), avec Alain Delon, Maurice Ronet et Marie Laforêt, DVD Studio Canal.

16/12/2013

Ennemi d’Etat (Enemy of the State), de Tony Scott

Big Brother au service de l’Etat

Ennemi d’Etat (Enemy of the State) 

C’est un thriller efficace et au rythme effréné. On y voit Will Smith dans le rôle d’un honnête citoyen poursuivi par des agents de la puissante NSA (National security agency). Ce film, antérieur aux attentats du 11 septembre 2001 et à l’affaire Snowden, montre les formidables moyens technologiques dont dispose un Etat démocratique pour espionner sa population.

            Ennemi d’Etat (Enemy of the State) est à déconseiller à ceux qui ne supportent pas les plans de moins de cinq secondes, car, dans les scènes de poursuites, les images s’enchaînent à un rythme effréné. En revanche, si vous acceptez la rapidité du tempo imposé par le réalisateur Tony Scott, alors vous passerez un bon moment.

            ennemi d’etat,enemy of the state,tony scott,will smith,gene hackman,john voight,lisa bonetTony Scott a l’habileté de faire démarrer deux intrigues en parallèle. D’un côté, un directeur de la NSA (National security agency) fait liquider un élu du Congrès qui veut faire échouer le vote d’un amendement renforçant les pouvoirs de l’agence ; mais l’assassinat est filmé par un témoin. D’un autre côté, un avocat spécialisé en droit du travail, Robert Dean, fait pression sur un chef mafieux en lui faisant visionner une cassette vidéo très compromettante pour lui ; le gangster veut absolument récupérer ladite cassette. Or, par le plus grand des hasards, le même Robert Dean va se trouver également en possession de l’enregistrement de l’assassinat du député. Les services de l’Etat déploieront tous leurs moyens pour mettre la main sur cet enregistrement. D’où une course-poursuite contre Robert Dean et un qui-propos sur la cassette à récupérer, puisqu’il y en existe deux qui n’ont aucun rapport entre eux.

            Le spectateur tremble d’autant plus pour Robert Dean que Tony Scott a repris le principe hitchcockien du héros mis en danger auquel le spectateur peut s’identifier. En plus, ce qui est terrifiant, c’est la disproportion de moyens : le citoyen est tout seul pour se défendre, tandis que les services de l’Etat disposent d’outils impressionnants pour atteindre leurs objectifs : ordinateurs, puces électroniques, hélicoptères, satellites…

            Heureusement pour Robert Dean, il tombe sur un ancien agent de la NSA qui finit par l’aider et lui révéler les formidables moyens de l’agence : « A fort Meade, il y a neuf hectares de réseau informatique dans le sous-sol. Si tu appelles ta femme et lui dit les mots « bombe », « président », « Allah », l’ordinateur les reconnaît et les marque en rouge pour analyse, et c’était il y a vingt ans ! Pour un Hubble ils ont plus de cent satellites qui nous observent. Dans le temps, il fallait brancher un film sur ta ligne téléphonique. Maintenant que les appels rebondissent sur les satellites, on les capte à la volée ».

Un film qui anticipe le Patriot Act

            Ennemi d’Etat date de 1998. Autrement dit, il est antérieur aux attentats du 11 septembre 2001 et à la législation qui a suivi. D’une certaine manière, il anticipe le Patriot Act et toutes les mesures, justifiées ou pas, de renforcement de la sécurité intérieure aux Etats-Unis. Il prend en plus une résonnance particulière avec l’affaire Snowden et la révélation au grand jour des écoutes de la NSA. En somme, ce film pose le problème de l’équilibre à trouver entre les libertés individuelles et la sécurité d’un pays.

            Ennemi d’Etat est un thriller efficace qui se situe dans la lignée des Trois Jours du Condor (Three Days of the Condor) de Sidney Pollack, tourné en 1975 après le scandale du Watergate et les révélations sur les agissements de la CIA. Depuis, le monde a changé, les technologies se sont développées ; et le cinéma, lui aussi, a changé, d’où, dans Ennemi d’Etat, ce rythme trépidant et cette succession de plans brefs qui peut décourager certains spectateurs.

 

Ennemi d’Etat (Enemy of the State) de Tony Scott (1998), avec Will Smith, Gene Hackman, John Voight et Lisa Bonet, DVD Buena vista entertainement.

09/12/2013

Lettres, notes et portraits / 1928-1974, de Georges Pompidou

Pour lever le mystère Pompidou

Lettres, notes et portraits / 1928-1974, de Georges Pompidou

Ce recueil contient des écrits inédits rédigés par Georges Pompidou, de sa jeunesse à sa mort. Il permet de mieux cerner la personnalité d’un président méconnu. On découvre un Pompidou humaniste, lucide et visionnaire, qui peut malgré tout se montrer dur dans certains de ses jugements.

            Ce livre contribue à lever le voile sur Georges Pompidou, qui reste peut-être le président le plus mystérieux de la Vème République, tant les contradictions semblent nombreuses dans sa personnalité et son parcours : socialiste dans sa jeunesse, il passa pour être un président conservateur ; féru d’art moderne et convaincu de l’importance de la contestation dans l’art, il n’en resta pas un moins un homme d’ordre ; voulant moderniser la France et la couvrir d’autoroutes, il accorda beaucoup d’importance à l’environnement et à la protection des paysages ; salarié d’une banque privée, il se considéra comme serviteur de l’Etat ; ami de membres de la jet-set, il fut imprégné de la grandeur de la fonction de président… La liste des contradictions apparentes serait longue à dresser et ce livre permet de mieux les comprendre.

          pompidou,lettres notes et protraits,pompidou  Une bonne part de l’ouvrage est constituée de la correspondance de Pompidou avec Robert Pujol, son ami de jeunesse et frère spirituel, professeur comme lui, avec qui il a échangé pendant plus de quarante ans. Sans tabou, Pompidou évoque avec lui de très nombreux sujets et livre, avec franchise, le fond de sa pensée. Ainsi, en 1934, il écrit à Pujol que la perspective du professorat l’ennuie profondément, mais reconnaît un avantage certain à son futur métier : la longueur des vacances. En 1967, alors qu’il est premier ministre, Pompidou écrit sans ambages : « En réalité, la politique serait idéale si on avait trois mois de vacances […] ». Ancien professeur, il suit de près les dossiers d’éducation et, en 1961, il écrit à Pujol qui se plaint de sa situation dans l’enseignement : « […] Je me suis parfois senti tenté de prendre le ministère de l’Education nationale pour tout foutre en l’air. Et puis je me suis dit que c’était une tâche surhumaine. »

Pompidou sauve la tête de Jouhaud,

mais refuse de gracier Buffet et Bontemps

            Pompidou a aussi échangé une correspondance assez étonnante avec François Mauriac, auquel il confie ses états d’âme. A la mort de l’homme de lettres, il écrit à sa veuve que son mari fut un peu son confesseur. C’est un Georges Pompidou très humain qui apparaît au fil des pages du recueil. Tout frais premier ministre, en 1962, il met sa démission dans la balance pour sauver la tête du général Jouhaud, l’un des auteurs du putsch d’Alger, condamné à mort et que de Gaulle tient absolument à faire exécuter. De Gaulle finira par céder et acceptera de gracier Jouhaud. Autre preuve d’humanité, au lendemain de la guerre d’Algérie, Pompidou écrit au père Régamey, l’un des porte-parole du mouvement des objecteurs de conscience, et lui annonce la mise en place d’un service civil. Mais attention, Pompidou l’humain n’est pas un faible. S’il a tenu tête à de Gaulle pour sauver Jouhaud, il reste néanmoins favorable à la peine mort. En 1972, dans une longue note argumentée destinée à ses archives, il se justifie d’avoir refusé la grâce pour Buffet et Bontemps, et épingle au passage maître Badinter, avocat de Bontemps. Selon la procédure alors en vigueur, Pompidou reçoit les avocats des condamnés : « Ce qui me frappe, c’est que tous bien sûr sont contre la peine de mort (encore que Badinter, pour défendre Bontemps, me paraisse prêt à expédier Buffet sans remords). ». Sur le fond du dossier, Pompidou justifie son refus de grâce au nom de la précaution, sachant que, lors de leur tentative d’évasion de la centrale de Clairvaux, Bontemps et Buffet ont égorgé deux personnes. Pompidou écrit : « Si on met Buffet, dément, dans un asile, combien de médecins, d’infirmiers ou d’infirmières, mettra-t-il à son tableau de chasse, ne pensant bien sûr qu’à s’évader ? Il a été prouvé que la prison n’était pas une précaution. »

            Le Pompidou le plus inattendu est celui qui veut moderniser la France sans la défigurer. Il écrit son désespoir après avoir découvert, en passant en voiture, la construction de la tour de la faculté de Jussieu. Contre son premier ministre et son administration, il défend la sauvegarde des alignements d’arbres le long des routes dans une lettre à Jacques Chaban-Delmas : « Il ressort que l’abattage des arbres le long des routes deviendra systématique sous prétexte de sécurité. […] Quelle que soit l’importance des problèmes de circulation et de sécurité routière, cela ne doit pas conduire à défigurer notre pays. […] Le maintien de nos routes plantées d’arbres est essentiel pour la beauté de la France, la protection de la nature, pour la sauvegarde d’un environnement humain. […] Le sauvetage du paysage français doit être une de nos préoccupations. »

Même le Pompidou féru d’art contemporain n’est pas celui qu’on croit quand il écrit que, de toutes les œuvres qu’il a achetées, c’est quatre aquarelles de Rodin qui le touchent le plus. Mais il ajoute aussitôt qu’il veut être de son temps en suivant la recherche et l’aventure en matière d’art.

Un portrait cruel de Jacques Chaban-Delmas

            Il y a aussi le Pompidou qui, fort de son expérience, livre ses réflexions sur le fonctionnement de l’Etat. Au lendemain de son départ de Matignon, il se livre à une analyse du rôle du premier ministre et admet la difficulté de la charge : « Son rôle n’est pas […] facile. D’abord, pour être à l’aise et en repos avec sa conscience, il faut jamais n’être en désaccord avec les décisions importantes du chef de l’Etat. Le premier ministre doit, si j’ose dire, être sur la même longueur d’onde que le président de la République. ». Dans ces réflexions émises en 1968, on peut voir les prémisses de la confrontation qu’il aura avec son premier ministre Jacques Chaban-Delmas, dont il dresse un portrait cruel : « Il travaille peu, ne lit pas de papiers, en écrit encore moins encore, préférant discuter avec ses collaborateurs et s’en remet essentiellement à eux qu’il choisit bien, pour ce qui est des affaires publiques s’entend. » De Mitterrand Pompidou écrit à plusieurs reprises qu’il n’est pas socialiste : « Comment peindre quelqu’un que je ne connais pas ? Je ne puis formuler que des impressions liées à son comportement physique et politique. […] Il suffit de le voir pour se rendre compte qu’il n’est pas socialiste. » Quelques fois Pompidou varie : dans un premier temps, il défend le septennat, pour ensuite, avec des arguments inversés, défendre le quinquennat, peut-être sous l’effet de la maladie.

            Pompidou le banquier n’est pas un homme d’argent. Il dépense tout ce qu’il gagne et ne court pas après les indemnités. Quand, en 1959, de Gaulle le nomme au Conseil constitutionnel, il lui répond favorablement mais lui demande à ne pas être rémunéré dans l’exercice de cette fonction publique, alors qu’il continue d’exercer son activité professionnelle au service des Rothschild : « Je souhaite pour ma part pouvoir renoncer à ce traitement [de membre du Conseil] dans sa totalité. Le cumul même partiel avec mes émoluments privés m’apparaîtrait excessif et serait critiqué. Je pense, mon Général, que vous partagerez ce point de vue et que si vous donnez suite à votre projet de me nommer, vous voudrez bien m’autoriser à exercer ces fonctions à titre purement bénévole. »

Le livre présente un écrit atypique : une auto-interview de Pompidou intitulée Entretien imaginaire. Pompidou y livre ses goûts, notamment en matière de littérature. Sur une île déserte, il emporterait tout Balzac, mais pas Zola (« Il écrit vraiment trop mal »). Par ailleurs, dans une lettre à Mauriac qui avait évoqué Les Possédés de Dostoïevski dans son Bloc-notes, Pompidou écrit qu’il considère « ce livre comme peut-être le chef d’œuvre de la littérature romanesque ». Plus jeune, en 1931, Pompidou évoque son goût prononcé pour Baudelaire « Et plus je réfléchis, plus je me sens près de Baudelaire. […] Je m’aperçois qu’il avait les mêmes goûts que moi. »

            Le recueil est complété d’un témoignage d’Alain Pompidou. Enfant adopté, il rend hommage à ses parents, qui lui ont « prodigué une affection débordante », si bien qu’il n’a jamais cherché à connaître ses origines.

Il est dommage que les lettres publiées ne soient pas précédées de quelques lignes explicatives qui les remettent dans leur contexte. Néanmoins, le livre est passionnant et permet de se rendre compte de la richesse de la personnalité de Pompidou. Son souvenir ne saurait se limiter à l’affaire Markovic et à la maladie qui l’emporta en 1974.

 

Lettres, notes et portraits / 1928-1974 de Georges Pompidou (2012), aux éditions Robert Laffont.