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08/02/2021

Malevil

Récit d’anticipation sur le monde après la bombe

Malevil

En 1972, Robert Merle imagine à quoi ressemblerait la planète après une attaque nucléaire : la marche des siècles serait interrompue et l’humanité reviendrait à la vie des tribus primitives. Malevil est un roman qui sent le parfum des années soixante-dix, mais qui a gardé toute sa fraîcheur.

            Pendant la Guerre froide le monde vécut sous la menace permanente de la bombe atomique. Cette menace stimula l’imagination des romanciers et des scénaristes : que se passerait-il en cas d’utilisation de l’arme nucléaire ? que resterait-il de la terre ? y aurait-il des survivants ? quels seraient leurs moyens de subsistance ? l’espèce humaine pourrait-elle échapper à l’extinction ?...

     Malevil, robert merle       En 1972, Robert Merle tenta d’apporter des réponses à ces questions dans Malevil, un roman d’anticipation censé se dérouler cinq ans plus tard, soit en 1977. Ce pavé de six cents pages commence comme un roman ordinaire, presque comme un roman banal. Le narrateur, Emmanuel Comte, âgé de quarante ans, raconte son enfance à Malejac, un village du sud-ouest de la France ; il revient sur ses années d’études à l’Ecole normale des instituteurs, et explique comment il a pu acheter Malevil, un grand château fort du XIIIe siècle à demi en ruines.

            Le jour de l’événement, à Pâques 1977, Emmanuel Comte et ses amis sont réunis dans la cave de Malevil pour parler de politique : ils envisagent de présenter une liste à Malejac, à l’occasion des élections municipales. Tout à coup, au cours de la réunion, un bruit énorme se fait entendre. Le narrateur lui-même peine à le décrire : « […] Eclata un tapage dont je ne puis donner une idée que par des comparaisons qui, toutes, me paraissent dérisoires : roulements de tonnerre, marteaux pneumatiques, sirènes hurleuses, avions perçant le mur du son, locomotives folles. En tout cas, quelque chose de claquant, de ferraillant et de strident, le maximum de l’aigu et le maximum du grave portés à un volume de son qui dépassait la perception. » Une fois que le calme est revenu, Emmanuel Comte et ses amis comprennent de suite que la France vient de subir une attaque nucléaire.

            Au bout d’un moment, ils veulent se risquer hors de leur cave. Se pose alors la question de la radioactivité qui a pu subsister dans l’air. Fort opportunément, l’un des survivants dispose d’un compteur Geiger qui lui permet de mesurer la radioactivité et de constater qu’elle est négative. Une fois à l’air libre, du haut du donjon de Malevil, Emmanuel a du mal à reconnaître le village de Malejac : « Tout le village avait l’air d’avoir été aplati d’un coup de poing et disséminé à ras de terre. Plus un feuillage. Plus un toit de tuiles. » Plus loin, le narrateur parle d’une planète morte et fait un tableau propre à effrayer le lecteur de 1972 : la campagne est carbonisée, il n’y a plus un animal, plus un oiseau, plus un insecte, seulement de la terre brûlée.

Il faut patienter une centaine de pages

avant que le roman commence vraiment

            C’est à ce moment-là, au bout d’une centaine de pages, que le roman commence vraiment, avec cette poignée d’hommes qui vont lutter pour subsister. Heureusement pour eux, quelques bêtes ont survécu. Mais, pour se nourrir, il faudrait cultiver la terre ; or la terre, étant brûlée, produira-t-elle quelque chose ? Pour produire, il faudrait de l’eau ; or, s’il y a des poussières radioactives dans l’atmosphère, la pluie va les entraîner et elles vont contaminer les cultures. Une fois de plus, le compteur Geiger va s’avérer fort utile.

            Au bout de quelques semaines, le petit groupe s’élargit en recueillant d’autres survivants, parmi lesquels une femme appelée Miette, qui est en âge de procréer. Or, si les survivants ne se reproduisent pas, la mort de l’espèce humaine est inéluctable, ainsi que le déplore le narrateur. Surgissent alors un certain nombre de questions : quand dans le groupe il n'y a qu’une seule jeune femme, faut-il la réserver à quelqu’un en particulier ? faut-il se la partager ? faut-il la laisser libre du choix de son partenaire ? dans ces circonstances exceptionnelles, la morale et la monogamie ont-elles encore droit de cité ?

            Les soirées sont longues et ennuyeuses à Malevil. Le seul livre qui reste à Emmanuel est une Bible que lui a laissée son oncle défunt qui était protestant. Trouvant des ressemblances avec ce qu’ont vécu les tribus primitives, Emmanuel décide de lire à haute voix la Bible et donne en modèle à ses compagnons ce qu’il appelle « l’opiniâtreté à vivre que les juifs avaient montrée ». Pas à pas, il en vient à introduire une religion de substitution qui maintient la cohésion du groupe.

L’abbé Fulbert a transformé son village en véritable théocratie

et contrôle les individus au moyen de la confession obligatoire

            Un jour, se présente à la porte de Malevil un homme nommé Fulbert et qui se dit prêtre. Fulbert est un personnage truculent qui donne toute sa saveur à l’histoire. Convaincu de sa propre supériorité, il fait preuve de caractère et exerce sa domination sur le village voisin de La Roque, où existe un autre groupe de survivants. Fulbert s’est autoproclamé abbé de La Roque, transformée par ses soins en véritable théocratie. La pratique obligatoire et régulière de la confession lui permet de contrôler directement les individus. Il tente d’étendre son emprise sur Malevil. Mais Emmanuel est décidé à lui tenir tête. Pour ce faire, il tente de se faire élire abbé de Malevil. Le lecteur est le témoin de la lutte acharnée que se livrent entre eux les deux hommes.

            L’attaque nucléaire est une véritable cassure qui a interrompu la marche des siècles. Des groupes de survivants se promènent dans la nature, cherchant à arracher ce qui leur permettra de survivre. L’anarchie règne, ainsi que le constate Emmanuel : « L’évidence est aveuglante : il n’y a plus d’Etat tutélaire. L’ordre, c’est nos fusils. Et pas seulement nos fusils : nos ruses. Nous qui à Pâques, n’avions que le paisible souci de gagner les élections de Malejac, nous sommes en train de nous inculquer, une à une, les lois implacables des tribus primitives. » La notion de progrès a disparu. Il n’y a plus d’automobile, tout trajet doit se faire à pied. Et puis, ce qui est terrifiant, c’est que dans ce monde sans médecin et sans médicament, la moindre infection peut devenir mortelle.

            Malevil est un récit d’anticipation qui sent le parfum des années soixante-dix, mais qui a gardé toute sa fraîcheur. Le lecteur doit faire preuve de patience pour entrer dans le roman et se familiariser avec les personnages, qui prennent de la consistance au fur et à mesure que l’histoire avance. On peut même dire que le roman prend tout son intérêt et toute sa saveur une fois que le prétendu abbé Fulbert entre en scène.

 

Malevil, de Robert Merle, 1972, collection Folio.

02/11/2020

Sur la scène internationale avec Hitler, de Paul-Otto Schmidt

Témoignage unique sur le IIIe Reich

Sur la scène internationale avec Hitler

Paul-Otto Schmidt fut l’interprète personnel de Hitler. Il fut le témoin d’entretiens que le dictateur allemand eut avec Mussolini, Chamberlain, Pétain… Il fait le portrait d’un Hitler moins sûr de lui qu’on ne pourrait le croire. Le dictateur veut avoir sa guerre, mais à condition qu’elle soit menée contre un ennemi facile à abattre.

             Quand Hitler accéda à la chancellerie du Reich, Paul-Otto Schmidt était interprète au ministère des Affaires étrangères, communément appelé la Wilhemstrasse, du nom de la rue où étaient situés les bureaux dudit ministère. Dans le courant de l’année 1935, Hitler eut besoin d’un interprète pour une conversation prévue avec le ministre britannique des Affaires étrangères. L’un de ses collaborateurs lui cita alors le nom du Dr Schmidt, réputé pour maîtriser parfaitement l'anglais, ainsi que le français. Quand Hitler apprit que ce fonctionnaire avait travaillé à Genève auprès de la SDN (Société des nations), il fut d’abord réticent à faire appel à lui ; puis il accepta de le prendre à l’essai. Non seulement l’essai fut concluant, mais Hitler fut vivement impressionné par les capacités de Schmidt, si bien qu’il le félicita en ces termes : « Vous vous êtes remarquablement acquitté de votre tâche. Je ne soupçonnais pas qu’il pût exister un tel art de la traduction. Jusqu’ici, j’avais dû m’arrêter à chaque phrase pour qu’on pût traduire. » Hitler fut si satisfait de Schmidt qu’il décida d’en faire son interprète personnel ; c’est ainsi que celui-ci assista aux rencontres du chancelier allemand avec des personnalités telles que Mussolini, Franco, Llyod George, Chamberlain, Eden, le duc de Windsor, Daladier, Pétain, Laval, Darlan… Dans bien des cas, Schmidt fut seul témoin de ces entretiens au cours desquels il servait d’interprète aux deux parties. D’où une neutralité voulue de sa part, l’interprète n’ayant pas à prendre partie ou à montrer ses sentiments, mais se devant de traduire les propos tels qu’ils sont tenus.

      sur la scène internationale avec hitler,paul-otto schmidt      L’impartialité voulue à laquelle prétend Schmidt le conduit à porter un jugement nuancé sur les hommes et les événements. Au cours des années, il est parvenu à découvrir les différents visages du dictateur. Il y a d’abord le Hitler qui sait user de ses charmes pour dire à son interlocuteur ce qu’il a envie d’entendre. Le récit de sa conversation avec Llyod George (Premier ministre du Royaume-Uni en 1918) est hallucinant : Hitler lui serre la main en lui disant que pour les Allemands c’est lui, Llyod George, qui est le véritable vainqueur de la Grande Guerre ; et l’ancien Premier ministre britannique repart enthousiaste, en déclarant à Schmidt à propos de Hitler : « C’est vraiment un grand homme ! » Au cours de nombre d’entretiens diplomatiques, Hitler se montre un négociateur calme et courtois, qui s’exprime avec adresse et intelligence, loin du nazi farouche que dépeint la presse anglaise. Mais, à plusieurs reprises, en face de ses visiteurs, Schmidt le voit, sans transition, céder à des explosions de violence verbale. « On l’eût dit devenu un autre homme », note Schmidt. Puis sa colère, feinte ou simulée, retombait, et il redevenait aussi calme qu’il l’avait été avant l’incident.

Hitler parlait 80 à 90 pour 100 du temps,

et c’était seulement tout à fait à la fin

que Mussolini pouvait prononcer quelques mots

            Hitler se plaisait à rester dans les généralités et détestait que son interlocuteur le poussât à préciser sa pensée. « C’est un fait, écrit Schmidt, que j’ai pu constater bien des fois en travaillant pour lui. Il préférait les développements généraux, les grandes lignes, les perspectives historiques et les vastes considérations philosophiques. Il évitait le plus souvent les détails concrets, car, en les abordant, il eût pu être conduit à trahir trop nettement ses véritables intentions. »

            Aux dires de Schmidt, Hitler avait la même attitude à l’égard de Mussolini. Il était avare de détails face à son allié et se gardait bien de lui dévoiler ses plans d’invasion, préférant le mettre devant le fait accompli. Bien que Mussolini comprenait l’allemand, Schmidt assistait à ses entretiens avec Hitler et traduisait en français les propos du chancelier. Schmidt souligne qu’au cours de ces rencontres Hitler monopolisait la parole : « Ces entretiens ne furent jamais des conversations au véritable sens du mot. Il vaudrait mieux les appeler des monologues de Hitler, pour bien préciser, car le dictateur allemand absorbait 80 à 90 pour 100 du temps, et c’était seulement tout à fait à la fin que Mussolini pouvait prononcer quelques mots. »

Lorsque, en 1936, il décida de remilitariser la Rhénanie,

Hitler eut très peur d’une réaction de la France,

mais elle ne vint pas

            Il serait facile pour nous, près d’un siècle plus tard, de réécrire l’histoire à la lumière de ce qui est advenu ; néanmoins, à lire Schmidt, il était encore possible, en 1936, d’arrêter Hitler à moindre frais. A cette date, le dictateur décida de faire entrer les troupes allemandes en Rhénane, violant ainsi le traité de Locarno qui en faisait une zone démilitarisée. Il eut alors très peur d’une réaction de la France, mais elle ne vint pas, et il en fut extrêmement soulagé. Même pendant la guerre, Hitler revint, en présence de Schmidt, sur cet épisode et déclara à plusieurs reprises : « Si les Français avaient alors avancé, nous eussions dû nous retirer avec notre courte honte, car les forces militaires dont nous disposions étaient insuffisantes même pour tenter une résistance modeste. »

            Devant ses interlocuteurs Hitler se faisait facilement menaçant, notamment face à Chamberlain venu le rencontrer à Berchtesgaden à l’été 1938, en pleine crise des Sudètes. Le dictateur lui déclara sans ambages : « Dans très peu de temps, j’aurai réglé cette question, de ma propre initiative, d’une manière ou d’une autre. ». Schmidt traduisit la dernière expression par « one way or another », Le Premier ministre britannique comprit aussitôt que Hitler n’excluait pas l’usage de la force et réagit vivement en disant que dans ces conditions sa présence était devenu inutile à Berchtesgaden et qu’il ne lui restait plus qu’à rentrer à Londres. Alors, à la grande stupéfaction de Schmidt, « l’inattendu se produisit, Hitler battit en retraite » A la veille de ce qui sera appelé les Accords de Munich, Hitler consentit, au dernier moment, à négocier ; ce revirement conduit Schmidt à avoir ce commentaire : « J’eus alors […] l’impression que Hitler s’effrayait devant les conséquences extrêmes. »

A l’annonce de la déclaration de guerre de l’Angleterre,

dont Schmidt lui fait part,

Hitler demeure pétrifié

            De la lecture de ce livre il ressort que Hitler voulait avoir sa guerre, mais une guerre localisée, contre la Pologne, un ennemi facile à écraser. A l’été 1939, Ciano, ministre italien des Affaires étrangères, visita Hitler au Berghof et le mit en garde contre un risque de réaction des puissances occidentales en cas d’invasion de la Pologne. Dans son récit, Schmidt écrit qu’il entend encore la phrase que prononça Hitler à cette occasion : « Je suis persuadé, dur comme fer, que ni l’Angleterre, ni la France n’entreront dans un conflit général. »

            Le 31 août, la Wehrmacht entre en Pologne. Le 2 septembre, l’ambassadeur de Grande-Bretagne en Allemagne appelle la chancellerie et demande à être reçu, le lendemain à 9 heures, par Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du Reich, afin de lui faire part d’une communication en provenance de Londres. Ribbentrop comprend que la communication n’aura rien d’agréable et qu’il s’agit probablement d’un ultimatum. Malgré la gravité de la situation, il se défile et ordonne à Schmidt de recevoir à sa place l’ambassadeur. Le lendemain, un dimanche, à 9 heures précises, c’est donc Schmidt, interprète au ministère des Affaires étrangères, qui reçoit l’ambassadeur britannique, lequel lui remet un ultimatum qui équivaut à une déclaration de guerre de son pays. Aussitôt Schmidt se rend à la chancellerie où l’attend Hitler  et lui traduit l’ultimatum remis par la Grande-Bretagne. Schmidt décrit la réaction du dictateur : « Hitler restait comme pétrifié, regardant droit devant lui. […] Il resta complètement silencieux et immobile à sa place. Au bout d’un moment, qui me parut une éternité, il se tourna vers Ribbentrop qui était resté comme figé, à la fenêtre. " Et maintenant ? " demanda Hitler à son ministre des Affaires étrangères, avec un éclair de fureur dans les yeux, comme s’il voulait exprimer que Ribbentrop l’avait faussement informé sur la réaction des Anglais. Ribbentrop répondit à voix basse : " Je présume qu’au cours des heures prochaines, les Français vont nous apporter un ultimatum équivalent. " » Sur ce point Ribbentrop eut raison, puisque, peu de temps après, la France remit à son tour un ultimatum aboutissant à un état de guerre.

            Malgré le déclenchement des hostilités, Hitler eut encore besoin des services de Schmidt. Il assista notamment à la signature de l’Armistice avec la France, à Rethondes, en juin 1940, et servit d’interprète lors de l’entrevue avec Pétain, à Montoire, quelques mois plus tard.

            Schmidt eut quelques ennuis à la fin de la guerre, car, lors de son arrestation, il était revêtu d’un uniforme SS : selon lui, Hitler, qui ne voulait plus le voir en civil, l’avait obligé à enfiler une telle tenue. Il est vrai que, comme l’écrit l’auteur, « dans le IIIe Reich, un uniforme n’était qu’un costume de figurant », tant les Allemands, sous le nazisme, était devenu un  peuple en uniforme.

            Schmidt, qui déclare ne pas avoir été nazi, tire une leçon de tous ces événements et se dit convaincu que la catastrophe qui se produisit fut rendue possible parce que l’Allemagne s’était éloignée des lois morales, essentiellement chrétienne. « J’ai constaté, au cours de ma carrière, écrit-il, que les hommes d’Etat et les peuples qui s’écartent de ces principes sont finalement conduits à la catastrophe, quelques trompeurs que puissent être des succès initiaux, remportés pendant une période plus ou moins longue. »

            Le témoignage de Paul-Otto Schmidt constitue un document de première importance pour comprendre les coulisses du IIIe Reich. Il fait le portrait d’un Hitler moins sûr de lui qu’on ne pourrait le croire, prêt à reculer quand il est acculé. Hitler veut avoir sa guerre, mais à condition qu’elle soit menée contre un ennemi facile à abattre.

            Dans l’édition française de ce livre publiée en 1950, Schmidt salue la mise en place du plan Schuman, créant la Communauté européenne du charbon et de l’acier ; il écrit : « j’attends l’avenir avec confiance ».

 

Sur la scène internationale avec Hitler, de Paul-Otto Schmidt, 1950, éditions Perrin.

06/02/2020

Clarissa

Le monde vu à travers la vie d’une femme

Clarissa

Clarissa, fille d’un officier de l’armée austro-hongroise, prend conscience qu’elle vit dans un univers étriqué. Dès lors elle veut échapper à son milieu social pour vivre sa vie, quand, en 1914, éclate la guerre. Dans ce roman qui a la forme d’une chronique, Zweig montre sa capacité à mêler des destins individuels à la tragédie collective. Avec une économie de moyens, il atteint une grande profondeur psychologique dans les personnages.

            Clarissa fait partie des œuvres que Stefan Zweig a laissé inachevées à sa mort. Mais inachevé ne veut pas dire inabouti. Cette histoire a un début et une fin, même s’il apparaît que Stefan Zweig avait l’intention de prolonger son roman de plusieurs chapitres supplémentaires. On retrouve tout au long du texte le style concis et précis de l’auteur, et l’on a peine à se dire qu’il aurait, selon son habitude, remanié encore et encore son texte pour en effacer toute lourdeur et toute surcharge.

  Clarissa, zweig          Présentée sous forme de chronique, Clarissa raconte, année après année, la vie d’une jeune femme née dans l’empire austro-hongrois. Le lecteur entre dans l’intimité de cette jeune femme qui se trouve confrontée à la tragédie collective de la guerre. Ce roman, c’est, a écrit Zweig, « le monde vu à travers la vie d’une femme ».

            Clarissa Schulmeister est née en 1894. Sa mère est morte en la mettant au monde, et son père est militaire de carrière. Il est lieutenant-colonel affecté à l’état-major à Vienne, au moment où commence le récit. C’est un officier de bureau, sorte d’esprit étriqué, qui accumule des données chiffrées sur toutes les armées d’Europe, ce qui lui a valu le surnom de « maître statisticien ». Sa déformation professionnelle, due à l’abus de tableaux et de chiffres, est telle, qu’il exige de Clarissa qu’elle fasse un rapport quotidien de ses activités ; sur des feuilles préparées à cet usage elle devait noter ce qu’elle avait appris à chaque heure de cours, quels livres elle avait lus, quels morceaux de musique elle avait étudiés au piano... Cette besogne, qu’on appelle de nos jours le reporting, obligeait Clarissa à se noyer dans les détails et ne lui fut pas du tout bénéfique, selon Stefan Zweig : « En réalité, le caractère machinal de ces rapports et de ces annotations eut pour effet d’ôter à Clarissa toute vue d’ensemble sur ces années, car les impressions, au lieu de s’accumuler et de prendre du relief, tombaient en poussière et se désintégraient sous l’effet de ces rapports prématurés […] »

Le professeur Silberstein se dit sceptique

sur l’efficacité de la psychanalyse

            Encouragée par son père à faire des études avant de se marier, Clarissa rencontre le professeur Silberstein, dont elle est l’étudiante puis l’assistante. Neurologue réputé et spécialiste des névroses, Silberstein est lui-même un névrosé. Semblable à de nombreux autres personnages créés par Zweig, il est facilement la proie d’idées fixes et ne le cache pas à Clarissa ; ainsi il lui déclare : « Quand quelque chose s’empare de moi, plus rien ne peut m’arrêter, je ne pense plus qu’à cela. » Il se dit sceptique sur l’efficacité de la psychanalyse : « Freud veut faire découvrir aux hommes la cause de leur déséquilibre psychique, et moi, je veux la leur faire oublier. Je crois qu’il vaut mieux leur en inculquer une autre qui soit inoffensive. Je ne crois pas que la vérité puisse les aider. […] Je ne crois pas à la guérison. » Pour échapper à ses névroses, il vit dans un tourbillon et multiplie les mondanités pour qu’on parle de lui et qu’on ne l’oublie pas.

            Silberstein envie le calme et la sérénité de Clarissa. Mais, au lieu de la féliciter de l’équilibre de son caractère, il prend un air grave pour lui dire : « Vous avez vraiment une attitude passive. Vous n’exigez jamais rien. Il y a quelque chose qui fait de vous une personne merveilleuse. Je serais presque tenté de dire : " On sent à peine votre présence." » Et il lui annonce qu’elle sera un jour ou l’autre rattrapée par une illusion spécifique : « Vous n’y échapperez pas, vous n’échapperez pas à vous-même. »

Seuls les gens simples savent profiter des petits bonheurs de la vie

et sont vraiment heureux

            Clarissa est chargée par le professeur Silberstein de le représenter à un congrès de pédagogie à Lucerne. Le congrès est organisé par des professeurs progressistes français regroupés au sein de L’Education nouvelle ; il est question de méthodes pédagogiques, de démarche scientifique, de Montessori, de Pestalozzi. Pour la première fois de sa vie, Clarissa côtoie des personnes d’un autre milieu social que le sien : les participants sont des instituteurs venus de toute l’Europe, ce sont des gens simples, des gens de condition modeste, qui n’avaient jamais voyagé avant de venir en Suisse. A l’occasion d’une croisière fluviale organisée en clôture du congrès, Clarissa les voit heureux d’être ensemble : ils s’enthousiasment devant des fleurs et mangent des tartines pour le déjeuner. « Je vis dans un univers étriqué. » se dit-elle en les voyant. Elle prend alors conscience que seuls ceux qui se contentent de peu, connaissent ces petits bonheurs. « Pour la première fois, écrit Zweig, elle s’ouvrait au monde. »

            Sa rencontre avec Léonard est pour beaucoup à son ouverture au monde. Professeur au lycée de Dijon, il est l’organisateur du congrès ; ils sympathisent tous les deux et, à l’occasion de leurs conversations, il lui fait partager ses idées, qui sont assez largement le reflet de celles de Zweig. Son auteur préféré, c’est Montaigne, car, parmi tous les écrivains, déclare Léonard, « personne n’était plus humain, personne mieux que lui ne comprenait l’Homme, celui de tous les jours. » Il la met en garde contre le nationalisme : « C’est lui, le mal qui place une seule patrie au-dessus de toutes les autres. » Anticolonialiste, il lutte contre le chauvinisme et l’esprit de conquête et donne sa définition de la France : « Le sol, la terre, la langue, l’art, voilà ce qu’est la France et non le Cambodge, la Guyane et Madagascar. » Pour lui, ce sont les anonymes, tels les participants au congrès, qui comptent : « Ce ne sont pas les morts illustres qui font la valeur d’un pays. Ce sont les gens qui y vivent. »

En vacances, Clarissa et Léonard vivent hors du temps

et n’achètent pas de journaux,

car cela reviendrait à s’imposer une contrainte

            En vacances dans les montagnes avec Léonard, elle connaît, le temps d’un été, des moments d’intense bonheur. Ils vivent libres, détachés de tout et hors du temps. Ils n’achètent pas les journaux, car, disent-ils, « cela reviendrait à nous imposer une contrainte. » Cette liberté qu’il souhaite vivre pleinement concerne en premier lieu le cerveau qui doit être détaché de toute entrave, ce qui conduit Léonard à dire : « Ne pas penser une heure durant ! Ce n’est pas une heure perdue. »

            Clarissa sort métamorphosée de son expérience avec Léonard. Elle repense à son père qui, dévoré par le devoir, aura passé son existence à s’effacer pour servir ; maintenant elle entend rompre avec les principes que lui a inculqués son père : « A présent, vivre était son plus ardent désir. »

            Mais la mobilisation générale, le départ de Léonard et la guerre vont bouleverser tous ses plans. Clarissa va alors connaître un autre événement qui va la transformer en tant que femme.

            Heureusement pour le lecteur, Stefan Zweig a eu le temps de conduire Clarissa jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, ce qui donne au récit une fin, même provisoire. C’est l’occasion pour l’auteur d’exposer à nouveaux ses idées sur la nation et sur la guerre, cette fois par l’intermédiaire du professeur Silberstein. La fin de l’empire et de l’empereur ne signifie rien pour lui. « Nous vivons, c’est tout ce qui importe. », déclare-t-il.

            Dans ce roman, Zweig montre sa capacité à mêler des destins individuels à la tragédie collective. Il propose une galerie de personnages aux caractères variés, et, avec une économie de moyens, il atteint une grande profondeur psychologique.

            Clarissa, c’est l’histoire d’une jeune femme, qui, malgré son éducation et malgré la guerre, cherche à s’affranchir de son milieu social pour vivre en être libre.

 

Clarissa, de Stefan Zweig, 1942, collection Le Livre de poche.