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20/11/2017

Balzac, le roman de sa vie

L’homme qui voulut concurrencer Dieu

Balzac

Le roman de sa vie

Stefan Zweig consacra à Balzac une biographie dans laquelle il montra l’étendue et la puissance de son œuvre. Il raconta sa vie, qui fut un véritable roman, et toutes ses mésaventures, qui nourrirent nombre de ses livres. La Comédie humaine était une œuvre titanesque dont l’accomplissement finit par épuiser ses forces, si bien que Balzac est mort d’avoir voulu concurrencer Dieu.

            Stefan Zweig avait fait de Balzac l’un de ses principaux maîtres. Non sans déférence, il l’appelait le « Grand Balzac ». Il était fasciné par sa personnalité hors du commun, sa puissance créatrice, sa force, sa volonté, qui lui paraissaient surhumaines. Il voyait en lui un concurrent de Dieu qui avait créé « à côté du monde réel un autre cosmos », celui de la Comédie humaine.

 Balzac le roman de sa vie, balzac, zweig           Le Balzac de Zweig est un homme qui entend soumettre le réel à sa volonté. C’est ainsi que, pour commencer, il modifia son patronyme. Né Honoré Balzac, sans particule, il décida, à trente ans, de se l’attribuer et de devenir Honoré de Balzac aux yeux de ses contemporains et pour la postérité. Très en avance sur son temps à cet égard, il transforma son nom en une marque destinée à rencontrer le succès littéraire et commercial.

            Ce sont les femmes qui contribuèrent à forger le destin de Balzac. La première d’entre elles fut Mme de Berny, une aristocrate ayant quinze ans d’âge de plus que lui et dont il fit la connaissance dans ses années d’apprentissage. Dans un écrit, Balzac reconnut la dette qu’il lui devait : « elle a été une mère, une amie, une famille, un ami, un conseil. Elle a fait l’écrivain, elle a consolé le jeune homme […]… sans elle, je serais mort. » C’est Mme de Berny qui lui inspira La Femme de trente ans, l’un de ses premiers succès ; à travers l’Europe, des milliers de lectrices qui étaient malheureuses dans leur mariage se reconnurent dans le personnage principal et eurent l’impression qu’il se trouvait enfin un écrivain pour comprendre leur désarroi.

            De toutes les femmes de Balzac, Zulma Carraud fut, selon Zweig la plus pure. Bourgeoise de province, elle était cultivée et surtout très lucide, notamment quand elle poussa Balzac à nettoyer son style de ses lourdeurs. Plein de reconnaissance à son égard, il la remercia de l’aider à « arracher les mauvaises herbes de son champ ». Avant tout le monde, elle avait compris la puissance de l’œuvre de Balzac et lui déclara avec beaucoup de pertinence : « Vous êtes le premier prosateur de l’époque et, pour moi, le premier écrivain. Vous seul vous êtes semblable et tout paraît fade après vous. »

Si elle admirait l’écrivain,

Mme de Hanska n’avait que mépris pour l’homme

            Il y eut beaucoup d’autres conquêtes dans la vie de Balzac, lequel, selon les mots de Zweig, « change de femme plus souvent que de chemise. » Néanmoins Balzac eut l’intention de se marier ; il voulait, disait-il, « une femme et la fortune » pour assurer sa sécurité matérielle. Or, un jour de 1831, Balzac, qui était habitué à recevoir des lettres d’admiratrices, en reçut une provenant d’Ukraine, mystérieusement signée « l’Etrangère ». Son auteur se révèle être Mme de Hanska, épouse d’un aristocrate russe ; il entama avec elle une correspondance régulière, et ils se rencontrèrent, pour la première fois, à Genève en présence de M. de Hanski, lequel voyait en Balzac un ami de la famille, sans percevoir qu’il entretenait une liaison avec sa femme. Les deux amants s’engagèrent et attendirent patiemment la mort du mari, beaucoup plus âgé que sa femme.

            Mais ensuite, au lieu d’épouser aussitôt Balzac, Mme de Hanska, devenue libre, le fit lanterner ; car, si elle admirait l’écrivain, elle n’avait que mépris pour l’homme Balzac, individu d’un rang social largement inférieur au sien. Zweig se montre sévère pour Mme de Hanska, en qui il voit une femme gâtée par la fortune et ne pensant qu’à son propre plaisir. Elle traita Balzac comme s’il était un serf lui appartenant ; et lui-même accepta son statut d’inférieur : il se présentait, dans ses lettres, comme étant « son fidèle et obéissant moujik ». Elle consentit à l’épouser, mais seulement après avoir acquis la certitude que leur union serait brève, Balzac étant gravement malade.

Zweig perce le grand secret de Balzac

            Balzac vécut mille aventures et mésaventures au cours de son existence. Il se lança dans de nombreuses entreprises commerciales (imprimerie, édition, spéculation foncière, exploitation de mines d’or…), et à chaque fois il échoua, non qu’il eût tort sur le fond, mais parce qu’il était d’un caractère trop impatient : après avoir semé, il ne parvenait pas à attendre le temps de la récolte. Sur le long terme, toutes ses intuitions se révélèrent justes. Mais ce furent d’autres que lui qui en tirèrent profit. Lui-même passa sa vie criblé de dettes et harcelé par ses créanciers. Pour leur échapper, il inventa mille stratagèmes, possédant par exemple plusieurs demeures à Paris, dans lesquelles un visiteur ne pouvait pénétrer sans avoir donné le mot de passe au domestique.

            Le lecteur doit se féliciter des multiples échecs qu’essuya Balzac, car ils servirent de matériaux à nombre de ses romans, dont César Birotteau ou Illusions perdues. Zweig note : « Pour avoir travaillé avec les ouvriers, lutté contre les usuriers, marchandé sans répit avec les fournisseurs, il a acquis une connaissance infiniment plus précise des rapports et des conflits sociaux que ses grands contemporains : Victor Hugo, Lamartine et Alfred de Musset. » Plus loin, Zweig perce le grand secret de Balzac : « tout est sujet » ; « La réalité est une mine inépuisable quand on s’entend à la fouiller. Il n’est besoin que d’observer comme il faut et chaque homme devient un acteur de La Comédie humaine. Il n’y a pas de haut ni de bas : on peut tout choisir et – c’est là pour Balzac le point capital – on doit tout choisir. Qui veut peindre le monde ne peut laisser de côté aucun de ses aspects, tous les échelons de l’échelle sociale doivent être représentés, le peintre tout comme l’avocat et le médecin, le vigneron, la concierge, le général et le fantassin, la comtesse, la petite prostituée des rues, le porteur d’eau, le notaire et le banquier. »

« Plus Balzac devient amer sous les coups de l’expérience,

plus il devient vrai »

            La Comédie humaine, telle que la concevait Balzac, était une œuvre titanesque, dont l’accomplissement finit par épuiser ses forces : « C’est le seul homme peut-être dont on peut dire sans exagération qu’il s’est tué au travail. » Sa monomanie conduisit Balzac à un rythme quotidien hors du commun : il se couchait tous les soirs à six heures, se levait à minuit et écrivait de minuit à huit heures quand Paris dormait. Le jour levé, il ne ralentissait pas son rythme de travail et relisait les épreuves apportées de l’imprimerie. Ses corrections étaient si nombreuses qu’il indisposait les typographes, lesquels refusaient de « faire plus d’une heure de Balzac par jour ».

            Zweig n’hésite pas à critiquer certaines imperfections dans nombre de romans de Balzac. Ainsi il déplore que Louis Lambert fut écrit trop vite, mais il reste admiratif devant Le Père Goriot et César Birotteau, écrits dans les années 1830 ; et il fait observer que ses dernières œuvres sont les plus percutantes : « Plus Balzac devient amer sous les coups de l’expérience, plus il devient vrai. » Pour Zweig, Une ténébreuse affaire et La Rabouilleuse, écrits dans les années 1840, sont des « œuvres grandioses ». Balzac eut le temps de finir Le Cousin Pons et La Cousine Bette, qui sont, aux yeux de Zweig, ses « deux plus grands romans ».

            Vers 1847, son cerveau soumis à trop de tensions refusa d’obéir à sa volonté créatrice. Balzac, qui perdait peu à peu la vue, cessa définitivement d’écrire et mourut, riche et marié. Sur sa tombe, Victor Hugo prononça une oraison funèbre que Zweig reproduit et dans laquelle le poète qualifia Balzac d’ «homme de génie », ce que nombre de contemporains ne mesuraient pas.

            Notre époque a trop tendance à réduire Balzac à l’état d’écrivain un peu ennuyeux,  réservé aux programmes scolaires. Le livre de Zweig permet de découvrir l’étendue et la richesse de son œuvre. Qui doute encore du génie de Balzac n’a qu’à lire La Messe de l’athée, qui fait une trentaine de pages et qui n’exige pas plus d’une heure de lecture ; Zweig qualifie cette nouvelle de « chef-d’œuvre en miniature ».

 

Balzac, le roman de sa vie, de Stefan Zweig, 1942, collection Le Livre de poche.

06/11/2017

La Plaisanterie

Roman sur la foi dans le communisme

La Plaisanterie

Ludvik est un garçon qui aime à plaisanter, ce qui n’est pas bien vu dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre au régime totalitaire. Pour avoir ironisé sur la construction du socialisme, il est exclu du Parti et renvoyé de l’Université. Le roman de Kundera est en partie autobiographique et permet de comprendre ce que fut la foi dans le communisme.

            La Plaisanterie est un roman à la construction singulière : pas moins de cinq narrateurs se relaient au fil des pages, de chapitre en chapitre. Ces cinq narrateurs se retrouvent, un jour de 1967, à une fête folklorique intitulée la Chevauchée des Rois, qui se déroule dans les rues de la ville d’Ostrava. C’est l’occasion pour eux de se remémorer, chacun de son côté, les circonstances dans lesquelles l’un des leurs, Ludvik Jahn, fut jadis exclu du parti communiste.

  La plaisanterie, kundera          Le premier de ces narrateurs, qui n’est autre que Ludvik lui-même, se souvient que tout a commencé en 1948, au moment du Coup de Prague, c’est-à-dire lors de la prise du pouvoir par les communistes. Il était étudiant à l’université et souhaitait faire la conquête de Marketa, l’une de ses condisciples. Tous deux étaient de caractères très différents : Marketa était, aux dires de Ludvik, l’une de « ces femmes qui prennent tout au sérieux » ; tandis que lui-même, revendiquant le « sens de la plaisanterie », aimait à faire des blagues, ce qui le plaçait en contradiction avec le nouveau régime qui ne souffrait pas les facéties ou l’ironie. Certes, en cette période construction du socialisme, « l’optimisme de la classe ouvrière » est alors à l’ordre du jour, mais il s’agit d’une félicité grave, d’une espèce d’ascèse qui se résume au mot Joie écrit avec un « J » majuscule.

            Or, à l’été 1948, alors que Marketa participait à un stage de formation du Parti, Ludvik, qui cherchait à la provoquer, lui envoya une carte postale sur laquelle il avait écrit : « L’optimisme est l’opium du genre humain », détournement de la célèbre formule de Marx : « La religion est l’opium du peuple. » Cette carte postale finit entre les mains de responsables communistes et valut à Ludvik une convocation devant le comité des étudiants du Parti. Ses juges, brandissant la carte postale incriminée, le harcelèrent de questions : « Et toi, l’optimisme qu’est ce que tu en penses ? Tu crois vraiment qu’il est possible de construire le socialisme sans optimisme ? Je serais curieux de savoir ce qu’en diraient nos ouvriers et nos travailleurs de choc qui dépassent les plans s’ils apprenaient que leur optimisme, c’est de l’opium. » Ce jour-là, devant ses juges, Ludvik refusa de tenir le rôle qu’on attendait de lui, c'est-à-dire le « rôle de l’accusé qui s’accusant lui-même avec passion, tentait d’implorer la pitié. »

            Reconnu coupable de trotskisme, Ludvik fut exclu du Parti, renvoyé de la Faculté et, de fait, perdit le bénéfice de son sursis d’appel au service militaire, si bien qu’il fut aussitôt incorporé et envoyé dans un bataillon disciplinaire.

Etre exclu du Parti est vécu

comme un traumatisme

            Ce qui est fascinant dans ce roman, c’est la foi des personnages dans le socialisme. Ludvik a du mal à admettre son exclusion, il a le sentiment, dit-il, d’être « rejeté hors du chemin de la vie ». « Tous les fils étaient cassés », précise-t-il. L’un de ses compagnons de chambrée au sein de l’unité disciplinaire vit son exclusion comme un véritable traumatisme ; car, croit-il, « à partir du moment où le Parti bannit un homme de son sein, cet homme n’a plus de raison de vivre. »

            Kotska, un camarade de Ludvik qui croit au socialisme mais aussi en Dieu, fut à son tour exclu du Parti. Kotska voit dans le socialisme un « courant d’idées né du message de Jésus », ce qui lui vaut d’être fiché comme « clérical » et « élément suspect ». Il fut éjecté de l’Université et envoyé dans une ferme d’Etat, mais le dur traitement qui lui fut infligé ne modifia en rien ses convictions. Ce fut même l’occasion pour lui de renouveler sa profession de foi en ces termes : « L’homme dévoué à sa foi est humble et humblement il doit accepter le châtiment, même injuste. »

            Le nouvel Etat tente bien de déchristianiser la société nouvelle. A Ostrava, Ludvik assiste à une cérémonie de « bienvenue dans la vie », censée se substituer au baptême chrétien. Mais tout cela sonne faux, est artificiel et ridicule. La cérémonie est organisée au Comité national de la ville, anciennement mairie de la commune. Dans une grande salle, des mères de famille sont assises, avec leurs maris à leurs côtés, et tiennent leurs bébés dans les bras. Un détachement d’enfants entre et prend place sur un podium. Des petits récitants se succèdent et enchaînent des banalités telles que « l’enfant c’est la paix ; l’enfant est une fleur » ; puis un adulte appelle publiquement les parents à faire de leurs enfants des « citoyens modèles ». En fin de cérémonie, les parents sont invités tour à tour à monter sur le podium pour apposer leurs signatures au registre.

Aragon tenait ce roman

pour « une œuvre majeure »

            Ce qui est plus inattendu dans ce tableau de la Tchécoslovaquie communiste, c’est, à travers l’organisation de la chevauchée des Rois, la volonté du Parti de récupérer à son profit la tradition morave et le folklore national. Le gouvernement favorise l’enseignement de la musique et consacre des sommes colossales à la création d’ensembles, s’appuyant sur la définition qu’avait donnée Staline de l’art neuf : « un contenu socialiste dans une forme nationale ». Il est officiellement précisé que la pratique des arts populaires forme partie intégrante de l’éducation communiste.

            Ce roman est en partie autobiographique. Ludvik ressemble beaucoup à Kundera. Tous deux ont le même âge, trente-sept ans en 1966 ; tous deux sont musiciens ; tous deux ont été exclus du PC pour avoir plaisanté mal à propos ; et tous deux ont été envoyés comme ouvriers mineurs à Ostrava.

            La Plaisanterie fut publiée en France en 1968, au lendemain du Printemps de Prague. Aragon écrivit la préface de l’édition française : il exprima ses remerciements à Kundera et dit tenir son roman pour « une œuvre majeure ». Cette préface fut reproduite dans l’édition de poche de la collection Folio, puis fut supprimée quelques décennies plus tard.

            De nos jours, alors que le communisme s’est effondré, La Plaisanterie a acquis une valeur historique pour comprendre ce que fut la foi dans le communisme. Le lecteur habitué aux formes classiques de la narration doit cependant faire un effort au début de chaque chapitre, pour déterminer, d’après les éléments donnés par Kundera, à quel narrateur il a affaire.

 

La Plaisanterie, de Milan Kundera, 1967, collection Folio.

16/10/2017

Thérèse Raquin, de Zola

Livre-vaccin contre le crime

Thérèse Raquin

C’est l’histoire de deux amants qui accomplissent le crime parfait. Un garçon nommé Laurent supprime Camille Raquin, le mari de Thérèse sa maîtresse. Dans ce roman, Laurent et Thérèse ne tuent pas par plaisir, mais par nécessité. Ensuite il leur faudra vivre avec les séquelles de leur crime impuni.

            Avant le cycle des Rougon-Macquart il y eut Thérèse Raquin. C’est une œuvre de jeunesse écrite par Zola en 1867, alors qu’il avait vingt-sept ans. Dans ce drame les événements s’enchaînent comme si les personnages ne disposaient pas de leur libre arbitre ; leur comportement est presque mécanique ; ils en sont réduits à agir par nécessité, pour répondre à une situation sans cesse changeante.

     zola,thérèse raquin       Le personnage principal, Thérèse Raquin, est une jeune femme « au profil pâle et grave », nous dit Zola. Son mari, Camille, est âgé d’une trentaine d'années ; c’est un être « petit et chétif », qui ressemble à « un enfant malade et gâté » sur lequel veille sa mère ; car madame Raquin vit avec le jeune ménage. Thérèse est la fille du défunt frère de madame Raquin, fruit d’une aventure qu’il eut en Afrique avec une indigène. Madame a élevé sa nièce avec son fils, leur faisant partager le même lit et allant jusqu’à donner à Thérèse les mêmes médicaments que ceux prescrits à Camille, qui est un malade chronique. Pendant toute son enfance Thérèse s’est laissé faire et a accepté sans protestation que sa tante l’élève avec et comme Camille ; « elle allait, écrit Zola, où ils allaient, elle faisait ce qu’ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche. » Pourtant Thérèse est très différente de Camille : elle jouit d’une santé de fer et possède un sang-froid suprême.

            Thérèse a accepté d’épouser Camille, dans le but d’exaucer le vœu de sa tante, qui souhaitait donner à son fils « un ange gardien ». Elle a également accepté de tenir avec sa belle-mère la mercerie qu’elle a ouverte à Paris, dans le passage du Pont-Neuf.

            La vie de Thérèse bascule quand son mari introduit Laurent dans le foyer. Laurent est un vieux camarade qu’il a retrouvé à Paris, c’est un garçon qui est « grand, fort, le visage frais ». Thérèse le trouve beaucoup plus attirant que son mari, avec lequel physiquement il tranche. En réalité, prévient Zola, Laurent est « un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs très arrêtés de jouissances faciles et durables. » Très vite il comprend le parti qu’il peut tirer de la famille Raquin, qui a tôt fait de l’adopter. En quelques semaines il devient « l’amant de la femme, l’ami du mari, l’enfant gâté de la mère ».

            Les rendez-vous clandestins de Thérèse et de Laurent deviennent réguliers. Mais Camille reste un obstacle sur leur chemin, pour qu’ils puissent librement s’aimer. Voulant se débarrasser de l’encombrant mari, Laurent demande à Thérèse si elle ne pourrait pas l’envoyer en voyage. La jeune femme lui répond alors : « Il n’y a qu’un voyage dont on ne revient pas… »

Le passage le plus réussi du livre

est le récit de l’ « accident » organisé par Laurent

       Lors d’une soirée entre amis organisée par madame Raquin, un commissaire de police en retraite évoque ce qu’on pourrait appeler le crime parfait ; il déclare : « Que de crimes restent inconnus ! Que d’assassins échappent à la peine des hommes ! […] Si on ne les arrête pas, c’est qu’on ignore qu’ils ont assassiné. » Ces paroles ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd et incitent Laurent à réfléchir à un plan.

            Le passage le plus réussi du livre est le récit de l’ « accident » organisé par Laurent pour faire disparaître Camille. C’est « un crime sournois, accompli sans danger », mais avec une grande habileté. Laurent le commet volontairement sous les yeux de Thérèse, afin d’en faire sa complice. Au cours d’une promenade en barque, il noie Camille, qui ne sait pas nager. Le plan se déroule comme prévu, sauf qu’en se débattant, Camille arrive à mordre Laurent au cou. Cette blessure a priori insignifiante ne cesse de poursuivre l’assassin, car elle ne cicatrice pas et devient lancinante. Zola fait preuve d’insistance en la faisant revenir régulièrement comme un rappel du crime impuni : il parle de « plaies creusées dans la chair », puis de « cuisson ardente », de « picotements aigus »… Qui plus est, au lieu d’être endurci par son crime, Laurent est frappé de poltronnerie et devient peureux : « Maintenant, au moindre bruit, il tremblait, il pâlissait comme un petit garçon. »

 La Morgue est un lieu de spectacle pour les Parisiens

qui se délectent de cet étalage de chair humaine

            Dans les jours qui suivent leur crime, les deux amants attendent que le corps de Camille soit repêché. Régulièrement, Laurent va à la Morgue dans l’espoir d’y reconnaître enfin son cadavre. Zola fait une description saisissante de la Morgue, qu’il décrit comme un lieu de distraction pour les Parisiens qui se délectent de ce « bel étalage de chair humaine ». Il poursuit : «  La Morgue est un spectacle à la portée de toutes les bourses, que se paient gratuitement les personnes pauvres et riches. La porte est ouverte, entre qui veut. » Les enfants ne sont pas, selon Zola, les derniers à profiter de ce spectacle : « Par moments, arrivaient des bandes de gamins ; des enfants de douze à quinze ans, ne s’arrêtant que devant les cadavres de femmes. »

            Laurent et Thérèse sont dépourvus de sens moral. La notion de Bien et de Mal leur est étrangère. S’ils se sont décidés à tuer, ce n’est pas par plaisir, ce n’est pas dans le but de faire du mal à autrui. Ils sont passés à l’acte par besoin, parce que Camille était devenu un obstacle à leur amour. Zola fait comprendre qu’ils ne pouvaient pas faire autrement. Dès lors il est difficile pour le lecteur de les accabler pour un crime commis au nom de la nécessité. Mais Zola insiste tellement sur les séquelles dont sont victimes les deux meurtriers que son roman en devient une espèce de livre-vaccin contre le crime. Nul repos ne leur est accordé.

            A la différence des romans appartenant au cycle des Rougon-Macquart, Thérèse Raquin est un roman relativement court. Il est facile de se repérer dans cette histoire centrée sur madame Raquin, Camille, Thérèse, Laurent et leurs quelques amis. Le fait que les personnages soient peu nombreux rend non seulement la lecture plus aisée, mais ajoute de la force à l’intrigue. Quiconque n’a jamais lu de Zola peut donc commencer par Thérèse Raquin et ensuite se lancer dans le cycle des Rougon-Macquart.

 

Thérèse Raquin, de Zola, 1867, collections Pocket, Folio et Le Livre de poche.