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13/11/2017

La Belle Equipe, de Duvivier

Film pessimiste sur la classe ouvrière

La Belle Equipe

Trois chômeurs, Gabin en tête, ouvrent une guinguette qu’ils gèrent sous forme de coopérative. Ils réalisent le vieux rêve de nombre d’ouvriers d’être leurs propres patrons. Sans être une œuvre engagée, La Belle Equipe permet de saisir l’esprit du Front populaire. On y retrouve le pessimisme de son réalisateur, Julien Duvivier.

            A l’automne 1935, La Bandera, de Julien Duvivier, sortit dans les salles parisiennes. Pour la première fois, le nom de Jean Gabin, et son nom seul, figurait en haut de l’affiche. Le film eut un succès tel, qu’en quelques semaines Gabin devint l’acteur le plus populaire du cinéma français. Désormais, sa seule présence en tête d’un générique allait suffire à rassurer les producteurs hésitants.

    la belle equipe,duvivier,gabin,vanel,viviane romance,aimos,charpin            C’est dans ce contexte que Duvivier et son scénariste Charles Spaak eurent l’idée de La Belle Equipe, dont ils écrivirent le scénario : trois camarades, ouvriers en chômage, achètent un billet de la Loterie nationale (qui a été instituée récemment) et gagnent le gros lot ; plutôt que de répartir le gain en trois parts, ils décident de s’unir et de mettre la totalité de l’argent dans une entreprise commune. Ils achètent une maison délabrée au bord de la Marne, la restaurent et la transforment en guinguette. En bons camarades, ils gèrent l’établissement sous forme de coopérative, sans qu’il y ait de hiérarchie entre eux. Ils réalisent ainsi le vieux rêve de nombre d’ouvriers d’être leurs propres patrons. Au début, ils débordent d’enthousiasme, tant la fortune semble leur sourire. Mais, au fur et à mesure que les difficultés apparaissent, la solidarité est mise à l’épreuve ; d’autant plus que l’ancienne femme de l’un d’eux s’invite à la guinguette, bien décidée à s’incruster dans le groupe. Elle use de son charme pour briser la fragile harmonie qui règne au sein de la « belle équipe ».

            Ainsi que le raconte André Brunelin dans sa biographie de Gabin, Duvivier soumit son scénario à l’acteur qui aussitôt s’emballa pour le projet. Gabin était lui-même d’origine prolétaire et avait été ouvrier en chômage, si bien qu’il se sentait fait pour le rôle principal (si l’on peut parler de rôle principal, sachant que les trois camarades sont censés être sur un pied d’égalité).

            Une fois Gabin ayant donné son accord, on pouvait supposer que le producteur suivrait sans hésiter, mais il n’en fut rien. Celui-ci traînait les pieds ; car, en tant que producteur, il était aussi patron, et, à ce titre, il ne voyait pas d’un bon œil cette histoire socialisante d’ouvriers s’unissant en coopérative pour échapper à la mainmise de la bourgeoisie. Gabin accepta alors un sacrifice financier qui contribua à lever les réticences du producteur.

Mécontent du résultat,

le producteur exigea que la fin du film fût modifiée

            Le tournage eut lieu au printemps de 1936, au moment même où le Front populaire emportait la victoire aux élections générales. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, La Belle Equipe n’est en rien un film engagé. On n’y trouve aucun message à caractère politique ; il ne contient aucun appel aux masses, ni la moindre allusion à l’actualité (tout au moins à l’actualité politique française). Cependant ce film reflète le climat social de l’époque et les espérances de la classe ouvrière, qui croit aux lendemains qui chantent, tout au moins au début ; car ensuite les choses se gâtent. Au fur et à mesure que l’intrigue progresse, la solidarité s’avère carrément impossible, chacun retombant dans son égoïsme naturel. Ce film est foncièrement pessimiste, à l’image de son réalisateur qui l’était de caractère.

            Duvivier avait donné à son histoire un dénouement dramatique qui déplut fortement au producteur. Celui-ci, après avoir visionné le film, fit part de son mécontentement et exigea de Duvivier qu’il substituât une fin heureuse à la fin dramatique qu’il avait tournée. Assez bizarrement, ledit producteur, qui initialement voyait d’un mauvais œil cette histoire de coopérative ouvrière, voulait maintenant la voir couronnée de succès, du moins dans la fiction. Duvivier modifia donc les dernières minutes du film, et c’est la version « optimiste » qui sortit dans la plupart des salles.

            Malgré la présence de Gabin en haut de l’affiche, le film fut un échec. Seule la chanson Au bord de l’eau, composée par Maurice Yvain et chantée par l’acteur, eut du succès.

            Au début des années 1990, Patrick Brion, grand admirateur de l’œuvre de Duvivier, diffusa les deux versions de La Belle Equipe dans son émission Le Cinéma de minuit, sur FR3. Patrick Brion avait réussi à mettre la main sur une copie du film, sortie en Allemagne, contenant la fin dramatique prévue à l’origine. Depuis le film a été restauré par Pathé dans la version voulue par le réalisateur.

            Par sa personnalité, Jean Gabin domine nettement l’interprétation masculine ; dans le film, on le voit piquer l’une de ses premières colères (ces fameuses colères allaient devenir, avec les années, sa marque de fabrique et finirent par indisposer certains critiques, qui y voyaient du cabotinage). Charles Vanel, alors âgé de quarante-trois ans (soit douze de plus que Gabin), fait figure de vieux au sein du groupe. Quant à Viviane Romance, elle est pleine de sensualité dans son rôle de garce qui fait chuter Gabin.

            Aujourd’hui La Belle Equipe apparaît comme le film permettant le mieux de saisir l’esprit du Front populaire. Sa valeur, tant historique que cinématographique, est considérable.

 

La Belle Equipe, de Julien Duvivier, 1936, avec Jean Gabin, Charles Vanel, Viviane Romance, Aimos et Charpin, DVD Pathé.

06/11/2017

La Plaisanterie

Roman sur la foi dans le communisme

La Plaisanterie

Ludvik est un garçon qui aime à plaisanter, ce qui n’est pas bien vu dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre au régime totalitaire. Pour avoir ironisé sur la construction du socialisme, il est exclu du Parti et renvoyé de l’Université. Le roman de Kundera est en partie autobiographique et permet de comprendre ce que fut la foi dans le communisme.

            La Plaisanterie est un roman à la construction singulière : pas moins de cinq narrateurs se relaient au fil des pages, de chapitre en chapitre. Ces cinq narrateurs se retrouvent, un jour de 1967, à une fête folklorique intitulée la Chevauchée des Rois, qui se déroule dans les rues de la ville d’Ostrava. C’est l’occasion pour eux de se remémorer, chacun de son côté, les circonstances dans lesquelles l’un des leurs, Ludvik Jahn, fut jadis exclu du parti communiste.

  La plaisanterie, kundera          Le premier de ces narrateurs, qui n’est autre que Ludvik lui-même, se souvient que tout a commencé en 1948, au moment du Coup de Prague, c’est-à-dire lors de la prise du pouvoir par les communistes. Il était étudiant à l’université et souhaitait faire la conquête de Marketa, l’une de ses condisciples. Tous deux étaient de caractères très différents : Marketa était, aux dires de Ludvik, l’une de « ces femmes qui prennent tout au sérieux » ; tandis que lui-même, revendiquant le « sens de la plaisanterie », aimait à faire des blagues, ce qui le plaçait en contradiction avec le nouveau régime qui ne souffrait pas les facéties ou l’ironie. Certes, en cette période construction du socialisme, « l’optimisme de la classe ouvrière » est alors à l’ordre du jour, mais il s’agit d’une félicité grave, d’une espèce d’ascèse qui se résume au mot Joie écrit avec un « J » majuscule.

            Or, à l’été 1948, alors que Marketa participait à un stage de formation du Parti, Ludvik, qui cherchait à la provoquer, lui envoya une carte postale sur laquelle il avait écrit : « L’optimisme est l’opium du genre humain », détournement de la célèbre formule de Marx : « La religion est l’opium du peuple. » Cette carte postale finit entre les mains de responsables communistes et valut à Ludvik une convocation devant le comité des étudiants du Parti. Ses juges, brandissant la carte postale incriminée, le harcelèrent de questions : « Et toi, l’optimisme qu’est ce que tu en penses ? Tu crois vraiment qu’il est possible de construire le socialisme sans optimisme ? Je serais curieux de savoir ce qu’en diraient nos ouvriers et nos travailleurs de choc qui dépassent les plans s’ils apprenaient que leur optimisme, c’est de l’opium. » Ce jour-là, devant ses juges, Ludvik refusa de tenir le rôle qu’on attendait de lui, c'est-à-dire le « rôle de l’accusé qui s’accusant lui-même avec passion, tentait d’implorer la pitié. »

            Reconnu coupable de trotskisme, Ludvik fut exclu du Parti, renvoyé de la Faculté et, de fait, perdit le bénéfice de son sursis d’appel au service militaire, si bien qu’il fut aussitôt incorporé et envoyé dans un bataillon disciplinaire.

Etre exclu du Parti est vécu

comme un traumatisme

            Ce qui est fascinant dans ce roman, c’est la foi des personnages dans le socialisme. Ludvik a du mal à admettre son exclusion, il a le sentiment, dit-il, d’être « rejeté hors du chemin de la vie ». « Tous les fils étaient cassés », précise-t-il. L’un de ses compagnons de chambrée au sein de l’unité disciplinaire vit son exclusion comme un véritable traumatisme ; car, croit-il, « à partir du moment où le Parti bannit un homme de son sein, cet homme n’a plus de raison de vivre. »

            Kotska, un camarade de Ludvik qui croit au socialisme mais aussi en Dieu, fut à son tour exclu du Parti. Kotska voit dans le socialisme un « courant d’idées né du message de Jésus », ce qui lui vaut d’être fiché comme « clérical » et « élément suspect ». Il fut éjecté de l’Université et envoyé dans une ferme d’Etat, mais le dur traitement qui lui fut infligé ne modifia en rien ses convictions. Ce fut même l’occasion pour lui de renouveler sa profession de foi en ces termes : « L’homme dévoué à sa foi est humble et humblement il doit accepter le châtiment, même injuste. »

            Le nouvel Etat tente bien de déchristianiser la société nouvelle. A Ostrava, Ludvik assiste à une cérémonie de « bienvenue dans la vie », censée se substituer au baptême chrétien. Mais tout cela sonne faux, est artificiel et ridicule. La cérémonie est organisée au Comité national de la ville, anciennement mairie de la commune. Dans une grande salle, des mères de famille sont assises, avec leurs maris à leurs côtés, et tiennent leurs bébés dans les bras. Un détachement d’enfants entre et prend place sur un podium. Des petits récitants se succèdent et enchaînent des banalités telles que « l’enfant c’est la paix ; l’enfant est une fleur » ; puis un adulte appelle publiquement les parents à faire de leurs enfants des « citoyens modèles ». En fin de cérémonie, les parents sont invités tour à tour à monter sur le podium pour apposer leurs signatures au registre.

Aragon tenait ce roman

pour « une œuvre majeure »

            Ce qui est plus inattendu dans ce tableau de la Tchécoslovaquie communiste, c’est, à travers l’organisation de la chevauchée des Rois, la volonté du Parti de récupérer à son profit la tradition morave et le folklore national. Le gouvernement favorise l’enseignement de la musique et consacre des sommes colossales à la création d’ensembles, s’appuyant sur la définition qu’avait donnée Staline de l’art neuf : « un contenu socialiste dans une forme nationale ». Il est officiellement précisé que la pratique des arts populaires forme partie intégrante de l’éducation communiste.

            Ce roman est en partie autobiographique. Ludvik ressemble beaucoup à Kundera. Tous deux ont le même âge, trente-sept ans en 1966 ; tous deux sont musiciens ; tous deux ont été exclus du PC pour avoir plaisanté mal à propos ; et tous deux ont été envoyés comme ouvriers mineurs à Ostrava.

            La Plaisanterie fut publiée en France en 1968, au lendemain du Printemps de Prague. Aragon écrivit la préface de l’édition française : il exprima ses remerciements à Kundera et dit tenir son roman pour « une œuvre majeure ». Cette préface fut reproduite dans l’édition de poche de la collection Folio, puis fut supprimée quelques décennies plus tard.

            De nos jours, alors que le communisme s’est effondré, La Plaisanterie a acquis une valeur historique pour comprendre ce que fut la foi dans le communisme. Le lecteur habitué aux formes classiques de la narration doit cependant faire un effort au début de chaque chapitre, pour déterminer, d’après les éléments donnés par Kundera, à quel narrateur il a affaire.

 

La Plaisanterie, de Milan Kundera, 1967, collection Folio.

26/06/2017

Mémoires d’outre-tombe, de Chateaubriand, Livres XIII à XXIV

Les années Napoléon

Mémoires d’outre-tombe

Livres XIII à XXIV

Dans ce volume, Chateaubriand évoque son œuvre littéraire, notamment le Génie du christianisme, qui fit beaucoup pour sa renommée. Il consacre de nombreuses pages à Napoléon dont il se fait quasiment le biographe. Tout en admettant son génie, il lui impute plusieurs crimes, parmi lesquels l’exécution du duc d’Enghien. Le lecteur vit quasiment en direct les Cent-Jours et les deux Restaurations, que Chateaubriand vécut auprès de Louis XVIII.

             A son retour en France sous le Consulat, Chateaubriand était encore inconnu du grand public. Après son exil provoqué par la Révolution, le jeune aristocrate avait obtenu de Bonaparte d’être rayé de la liste des émigrés et ainsi avait pu rentrer au pays. En 1802, il fit paraître le Génie du christianisme ; le retentissement de cet ouvrage fut tel, que le nom de Chateaubriand s’imposa chez les catholiques. Selon l’auteur, « on avait alors besoin de foi », si bien que le livre « est venu juste et à son moment ». Sous le Consulat, la France se remet de la Révolution, s’interroge sur les doctrines qui ont conduit à ses excès et remet en cause une partie de l’héritage philosophique issu du XVIIIe siècle. Chateaubriand se flatte d’avoir permis « une résurrection momentanée d’une religion qu’on prétendait au tombeau » et parle d’« une métamorphose » qui s’opéra dans les esprits. Croire en Dieu ne paraissait plus aussi absurde qu’au siècle précédent :

 L’athéisme et le matérialisme ne furent plus la base de la croyance ou de l’incroyance des jeunes esprits ; l’idée de Dieu et de l’immortalité de l’âme reprit son empire : dès lors, altération dans la chaîne des idées qui se lient les unes aux autres. On ne fut plus cloué dans sa place par un préjugé antireligieux ; on ne se crut plus obligé de rester momie du néant, entouré de bandelettes philosophiques ; on se permit d’examiner tout système, si absurde qu’on le trouvât, fût-il même chrétien.

    mémoires d'outre-tombe, chateaubriand,Napoléon        Quand, en 1815, pendant les Cent-Jours, Chateaubriand retourne en exil, il semble flatté, voire amusé, de la réputation que continue de lui procurer le Génie du christianisme, sorti treize ans plus tôt. Il réside alors en Belgique, au lieudit l’enclos du Béguinage, et voici l’accueil qu’il reçoit :

J’étais reçu gracieusement dans l’enclos comme l’auteur du Génie du christianisme ; partout où je vais, parmi les chrétiens, les curés m’arrivent ; ensuite les mères m’amènent leurs enfants ; ceux-ci me récitent mon chapitre sur la première communion. Puis se présentent des personnes malheureuses qui me disent le bien que j’ai eu le bonheur de leur faire. Mon passage dans une ville catholique est annoncé comme celui d’un missionnaire et d’un médecin. Je suis touché de cette double réputation ; c’est le seul souvenir agréable de moi que je conserve ; je me déplais dans tout le reste de ma personne et de ma renommée.

            Il arrive cependant que son livre soit une carte de visite sans effet. Ainsi, toujours pendant les Cent-Jours, il se présente chez un chanoine à Senlis pour lui demander l’hospitalité, et :

Sa servante nous reçut comme des chiens ; quant au chanoine, qui n’était pas saint Rieul, patron de la ville, il ne voulut pas nous regarder. Sa bonne avait ordre de nous rendre d’autre service que de nous acheter de quoi manger, pour notre argent : le Génie du christianisme me fut néant.

Chateaubriand se flatte d’avoir mis à la mode

l’architecture gothique

             Chateaubriand se flatte également d’avoir mis à la mode l’architecture gothique, car, dans le Génie du christianisme, il faisait part de son admiration pour les cathédrales. Il écrit que « c’est encore à cet ouvrage que se rattache le goût actuel pour les édifices du moyen âge ». Cependant il nuance aussitôt son propos en ajoutant que de nos jours (dans les années 1830-1840) on a tendance à exagérer la beauté de ces constructions. Il se défend d’être à l’origine de cette exagération et précise : « si à force d’entendre rabâcher du gothique on en meurt d’ennui, ce n’est pas ma faute. » Même si Chateaubriand ne cite aucun nom, cette dernière phrase peut être légitimement prise comme une pique visant Victor Hugo et son Notre-Dame de Paris.

             Chateaubriand revient aussi sur René, roman qui, à l’origine, faisait partie intégrante du Génie, et qui préfigure les autofictions chères à la littérature française des XXe et XXIe siècles. Œuvre essentielle aux yeux des romantiques, René a contribué à la naissance du spleen, la maladie du siècle. Faussement contrit, Chateaubriand ironise :

 Si René n’existait pas, je ne l’écrirais plus ; s’il m’était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de René poètes et de René prosateurs a pullulé […]. Il n’y a pas de grimaud sortant du collège qui n’ait rêvé être le plus malheureux des hommes ; de bambin qui à seize ans n’ait épuisé la vie, qui ne se soit crut tourmenté par son génie ; qui, dans l’abîme de ses pensées, ne se soit livré au vague de ses passions ; qui n'ait frappé son front pâle et échevelé, et n’ait étonné les hommes stupéfaits d’un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus.

***

            Les livres seizième à vingt-quatrième sont consacrées à Napoléon, dont Chateaubriand se fait pour ainsi dire le biographe. Pour commencer, il s’interroge sur son année de naissance et, après recoupement d’informations de différentes provenances, il en arrive à penser que Napoléon a triché sur ce point : il ne serait pas né en 1769, comme c’est indiqué sur certains actes officiels, mais en 1768, c’est-à-dire un an avant le rattachement de la Corse à la France. Napoléon aurait menti afin de prétendre être né français.

            A ce propos, Chateaubriand rappelle que la langue maternelle de Napoléon était l’italien et qu’il maîtrisait mal le français. Pour étayer ses dires, l’auteur reproduit le texte d’un écrit de Napoléon, fautes d’orthographe comprises ; et il a ce commentaire : « C’est visiblement pour cacher la négligence de son instruction que Napoléon a rendu son écriture indéchiffrable. »

Bonaparte envahissant l’Egypte, c’est comme si des Algériens

s’étaient emparés de Marseille et de la Provence

            Si Chateaubriand ne nie pas le génie militaire de Napoléon, il critique très sévèrement la plupart de ses campagnes, notamment l’expédition d’Egypte. Selon lui, la volonté d’exporter les droits de l’homme ne saurait justifier le déclenchement d’une guerre. « Comme Mahomet avec le glaive et le Koran, nous allions, écrit-il, l’épée dans une main, les droits de l’homme dans l’autre. » Chateaubriand n’hésite pas à faire la leçon à ses compatriotes en leur faisant remarquer que ladite expédition violait ce qu’on appellerait aujourd’hui le droit international :

Les Français s’extasient sur l’expédition d’Egypte, et ils ne remarquent pas qu’elle blessait autant la probité que le droit politique : en pleine paix avec la plus vieille alliée de la France [c’est-à-dire la Turquie], nous l’attaquons, nous lui ravissons la féconde province du Nil, sans déclaration de guerre, comme des Algériens qui, dans une de leurs algarades, se seraient emparés de Marseille et de la Provence.

            Chateaubriand est d’autant plus sévère pour la France qu’au cours de ses voyages il a découvert d’autres peuples, d’autres cultures et d’autres manières de penser. Ainsi, en 1805-1806, il s’est rendu en pèlerinage à Jérusalem et, dans sa traversée des contrées orientales, il a bénéficié de la protection des autorités ottomanes. Son passeport visé à Constantinople le qualifiait de « personnage noble de la cour de France » parti « pour accomplir le saint pèlerinage des (chrétiens) » et demandait à toutes les juridictions de l’Empire de s’acquitter de tous les égards qui lui étaient dus. Conscient des facilités que lui ont accordées les autorités ottomanes, Chateaubriand se demande quel comportement nous aurions dans une situation analogue : « Protégerions-nous de la sorte un voyageur inconnu près des maires et des gendarmes qui visitent son passeport ? »

« Pratiquons le bien pour être heureux »

            Dans un premier temps, Chateaubriand se mit au service du Premier Consul ; il le quitta définitivement quand il démissionna du corps diplomatique pour protester contre la mort du duc d’Enghien. En 1804, le duc d’Enghien, cadet des Bourbons, fut enlevé en territoire étranger, ramené en France, jugé et exécuté. Tel un enquêteur, Chateaubriand restitue la chronologie des faits ayant abouti à ce qu’il appelle « un odieux assassinat ». Il attribue à chaque protagoniste sa part de responsabilité dans la mort du jeune prince, fusillé dans un fossé du château de Vincennes, et conclut sans ambages : « Bonaparte a voulu la mort du duc d’Enghien. »

            Plus loin dans ses Mémoires, Chateaubriand fait un parallèle entre la mort du duc d’Enghien et la guerre d’Espagne, menée contre une autre branche des Bourbons. Selon lui, ces deux actions injustifiées ont précipité la chute de Napoléon. Chateaubriand se fait alors moraliste en appelant à la vertu en politique :

Une grave leçon est à tirer de la vie de Bonaparte. Deux actions, toutes deux mauvaises, ont commencé et amené sa chute : la mort du duc d’Enghien, la guerre d’Espagne. Il a beau passé dessus avec sa gloire, elles sont demeurées là pour le perdre. Il a péri par le côté même où il s’est cru fort, profond, invincible, lorsqu’il violait les lois de la morale en négligeant, en dédaignant sa vraie force, c’est-à-dire ses qualités supérieures dans l’ordre et l’équité. […] Tout crime porte en soi une incapacité radicale et un germe de malheur : Pratiquons donc le bien pour être heureux, et soyons justes pour être habiles.

            Cette exhortation à faire le bien est digne de Bossuet !

Napoléon eut le tort

de ne pas savoir s’arrêter

                      Pour Chateaubriand, Napoléon eut un grand tort, celui de ne pas savoir s’arrêter à temps. Pendant ses années de gloire, il « a la puissance d’arrêter le monde et n’a pas celle de s’arrêter », tant sa soif de conquêtes demeure insatiable ; ce qui le conduisit à la désastreuse campagne de Russie.

            Chateaubriand fait le récit de la retraite de la Grande Armée dans le froid et la neige et insiste sur le nombre de morts, y compris des femmes et des enfants noyés dans la Bérésina. Il reproduit le bulletin de la Grande Armée du 3 décembre 1812, lequel informait les Français du retour de l’Empereur sain et sauf. Le bulletin se termine par cette phrase : « La santé de Sa Majesté n’a jamais été meilleure. » Et Chateaubriand d’ironiser : « Familles, séchez vos larmes : Napoléon se porte bien. » Selon lui, l’Empereur, à l’époque, ne se souciait plus que de sa propre personne et se désintéressait du sort des Français. Chateaubriand décrit un Napoléon égocentrique et narcissique :

      « Sous l’Empire, nous disparûmes ; il ne fut plus question de nous, tout appartenait à Bonaparte : J’ai ordonné, j’ai vaincu, j’ai parlé ; mes aigles, ma couronne, mon sang, ma famille, mes sujets. »

« Vivant il a manqué le monde,

mort il le possède. »

            S’il est exhaustif dans l’énumération des crimes qu’il attribue à Napoléon, qualifié par lui de « fléau », Chateaubriand ne cache cependant pas une certaine admiration à son égard ; il le qualifie ainsi de « plus fier génie d’action qui ait jamais existé. » Selon lui, la campagne de 1814, menée par un Napoléon cerné de toutes parts, est l’une de ses « deux plus belles campagnes », au même titre que la campagne d’Italie menée alors qu’il était un jeune général. Le fait que Napoléon tint tête aux armées alliées jusqu’au bout conduit Chateaubriand à faire observer qu’en 1814 ce sont bien les Français qui ont obtenu son abdication : « Il a succombé, non parce qu’il a vaincu, mais parce que la France n’en voulait plus. »

            Dans les années 1830-1840, alors que Chateaubriand rédige cette partie de ses Mémoires, Napoléon appartient définitivement au passé. L’Empereur est mort en 1821, ses cendres ont été rapatriées en France en 1840 (ce qui a donné lieu à une grande cérémonie aux Invalides), et son souvenir est très populaire auprès de la jeunesse, laquelle n’était pas née sous l’Empire. Tout se passe comme si les milliers de morts étaient passés par pertes et profit, ce qui amène Chateaubriand à considérer que « la postérité n’est pas aussi équitable dans ses arrêts qu’on le dit ». Il déplore que l’on magnifie les victoires de Bonaparte, du fait que l’on n’entend plus « les cris de douleur et de détresse des victimes » de ses guerres de conquête.

            Conscient que ces rappels sont vains et inutiles face à la jeune génération qui s’extasie devant le génie du grand homme, Chateaubriand conclut : « Le monde appartient à Bonaparte ; ce que le ravageur n’avait pu achever de conquérir, sa renommée l’usurpe ; vivant il a manqué le monde, mort il le possède. »

***

            Chateaubriand n’a jamais fait mystère de son attachement à la royauté. En avril 1814, à la chute de Napoléon, il publie une brochure intitulée De Buonaparte et des Bourbons, qui est un appel à se rallier à ceux qu’il appelle « nos princes légitimes » ; et pendant les Cent-Jours il suit Louis XVIII dans son exil à Gand. Sa fidélité à la dynastie des Bourbons est sincère, mais ne l’empêche pas d’être lucide et de revendiquer son attachement au principe de liberté.

Chateaubriand appelle le Roi

à rendre la presse entièrement libre

            En Belgique, Chateaubriand publie un Rapport sur l’état de la France dans lequel il appelle le Roi à adopter une loi qui rendrait la presse « entièrement libre ». Mais il est sans illusion sur le résultat de sa demande ; car, comme il le rappelle dans ses Mémoires, les pages de son rapport étaient écrites, non en France, mais en terre étrangères, « dans les Etats des souverains alliés, parmi des rois et des émigrés qui détestaient la liberté de la presse, au milieu des armées marchant à la conquête, et dont nous étions, pour ainsi dire, les prisonniers. »

            Avec le recul des années, Chateaubriand considère, dans des pages écrites après la Révolution de Juillet (c’est-à-dire après 1830), que « tous les présages de la seconde Restauration furent menaçants », notamment du fait que « Louis XVIII revenaient derrière quatre cent milles étrangers » des armées russes, autrichiennes, prussiennes, britanniques. Bref, comme cela le lui a été reproché, le Roi revenait dans les fourgons de l’étranger.

« Tout à coup une porte s’ouvre :

entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime »

            Chateaubriand décrit le rôle trouble joué par Talleyrand et Fouché dans le second retour de Louis XVIII. Il dit tout le mal qu’il pense de Talleyrand, ancien évêque d’Autun, « un homme sans foi », qui, selon lui, « vivait dans une atmosphère de corruption ». Il cite le célèbre mot de l’ambassadeur anglais sur Talleyrand : « C’est de la boue dans un bas de soie. » Chateaubriand note qu’il affaiblit l’expression utilisée, qui, dans sa version originale, était plus crue.

            Chateaubriand dépeint une scène qui en dit long sur Talleyrand et son caractère de séducteur. Cela se passe à Gand en 1814. Au nom du Roi, Chateaubriand se rend chez Talleyrand, dont il faut rappeler qu’il avait un pied-bot :

Je l’allai voir ; il me fit toutes ces cajoleries avec lesquelles il séduisait les petits ambitieux et les niais importants. Il me prit par le bras, s’appuya sur moi en me parlant : familiarités de haute faveur, calculées pour me tourner la tête, et qui étaient, avec moi, tout à fait perdues ; je ne comprenais même pas.

            Chateaubriand fait état des relations entre l’ancien évêque d’Autun et l’ancien prêtre oratorien qu’était Fouché : « M. de Talleyrand n’aimait pas M. Fouché ; M. Fouché détestait et, ce qu’il y a de plus étrange, méprisait M. de Talleyrand. » A la veille de la Seconde Restauration, en juin 1815, à Saint-Denis, alors que les deux hommes s’apprêtaient à être reçu par le Roi, Chateaubriand eut ce qu’il appelle une vision infernale : « Tout à coup une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand soutenu par M. Fouché. »

« La Charte avait l’inconvénient

d’être octroyée »

            D’une manière générale, Chateaubriand est plus respectueux envers Louis XVIII et Monsieur, futur Charles X. Cependant il n’hésite pas à égratigner le Roi qui, après avoir prétendu « mourir au milieu de la France », ne tint pas parole et quitta précipitamment Paris pour échapper à Napoléon de retour de l’île d’Elbe.

            Surtout, Chateaubriand est conscient du fait que la société a énormément évolué depuis 1789 et qu’un retour à l’Ancien Régime ne serait pas accepté par la nation. De fait, il constate que la dynastie des Bourbons, qu’il appelle la race légitime, est en complet décalage avec les aspirations des Français :

La race légitime, étrangère à la nation pendant vingt-trois années, était restée au jour et à la place où la Révolution l’avait prise, tandis que la nation avait marché dans le temps et l’espace. De là impossibilité de s’entendre et de se rejoindre ; religion, idées, intérêts, langage, terre et ciel, tout était différent pour le peuple et pour le Roi, parce qu’ils n’étaient plus au même point de la route, parce qu’ils étaient séparés par un quart de siècle équivalent à des siècles.

            Certes, la promulgation de la Charte fait qu’une esquisse de monarchie constitutionnelle a pu être instaurée. Mais cela n’a été possible que parce que le Roi le voulait bien. Comme le fait observer Chateaubriand, « la Charte avait, pour la plus grande partie de la nation, l’inconvénient d’être octroyée. » Autrement dit, elle venait d’en-haut et le Roi pouvait la suspendre à tout moment.

Chateaubriand croit la monarchie finie

            Sans illusion sur l’avenir de la royauté, Chateaubriand rapporte ce mot qu’il tint à Louis XVIII : « Sire ; pardonnez à ma fidélité : je crois la monarchie finie. » Et le Roi de répondre : « Eh bien, monsieur de Chateaubriand, je suis de votre avis. »

            Chateaubriand fait le deuil de la dynastie des Capets en écrivant : « Notre ancien pouvoir royal était l’ancienne royauté du monde : du bannissement des Capets datera l’ère de l’expulsion des rois. »

            L’auteur se targue de ses « lubies » qui, selon lui, l’ont fait mal voir des deux côtés : « pour les royalistes, j’aimais trop la liberté ; pour les révolutionnaires, je méprisais trop les crimes ». Et, se montrant indifférent aux modes, il réaffirme son attachement à la liberté qu’il place au-dessus de tout :

Je ne suis point à la mode, je pense que sans la liberté il n’y a rien dans le monde ; elle seule donne le prix à la vie ; dussé-je rester le dernier à la défendre, je ne cesserai de proclamer ses droits.

 

Mémoires d’outre-tombe, de Chateaubriand, 1848, Livres XIII à XXIV, collection Le Livre de poche.