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17/10/2019

Belle de Jour, de Bunuel

Catherine Deneuve prisonnière de ses rêves

Belle de Jour

Catherine Deneuve interprète une épouse modèle aux rêves inavouables. Comme à son habitude, Bunuel se plaît à s’emparer des conventions bourgeoises pour les inverser. Mais il n’y a aucune image ni aucun propos graveleux dans son film très librement adapté d’un roman de Kessel.

            Séverine est une jeune femme qui habite un vaste appartement situé dans les beaux quartiers de Paris. Son mari, médecin des hôpitaux, est jeune et beau, et ils s’aiment profondément. Leur couple est si harmonieux qu’il fait l’admiration de leurs amis. Lui, il fait figure de boy-scout ; et elle, elle est l’incarnation même de la vertu. En vérité, il y existe deux Séverine : il y a la Séverine bourgeoise respectable et épouse modèle ; et il y a l’autre Séverine, aux rêves inavouables et aux fantasmes dont elle est prisonnière. Se trouvant froide vis-à-vis de son mari, elle imagine pendant son sommeil qu’elle est la proie d’actes sadomasochistes dont il est l’auteur.

       belle de jour,bunuel,deneuve,jean sorel,piccoli,geneviève page,francis blanche,georges marchal,francesco rabal,françois maistre     Elle entend parler par hasard d’une certaine Madame Anaïs qui appartient au monde de la mode et qui emploie des jeunes femmes dans son appartement. Séverine, ressentant une mystérieuse attirance à laquelle elle ne sait résister, se présente à Mme Anaïs et se fait embaucher. De façon à ce que son mari ne se doute de rien, elle travaillera exclusivement de jour, de deux à cinq ; d’où son surnom de Belle de Jour.

            Dans ce film, comme à son habitude, Bunuel se plaît à s’emparer des conventions bourgeoises pour les inverser. En travaillant pour le compte de Mme Anaïs, Séverine brave les interdits de son enfance et de son éducation. Elle est très appréciée de sa patronne qui a tout de suite remarqué qu’elle a bon genre. Elle est élégante dans sa tenue dessinée par Yves Saint Laurent, qui contraste avec les vêtements de confection portée par les autres filles. En tant qu’anciennes, celles-ci ne se privent pas de l’aider de leurs conseils : « Il faut, dit l’une d’eux, mettre une robe qui s’enlève en deux-trois mouvements ». Séverine tient compte de cette recommandation; si bien qu’une fois arrivée chez Mme Anaïs, elle prend l’habitude de se changer pour enfiler sa tenue de travail.

            Mme Anaïs est une patronne exigeante, elle tient à la ponctualité et n’aime pas le travail d’amateur : « Il y a la rue pour ça », dit-elle gravement. Dans un premier temps, elle réserve Séverine à ses clients fidèles, sensibles à l’attrait de la nouveauté. Chacun d’entre eux a sa propre personnalité, et Séverine doit apprendre à les connaître pour satisfaire au mieux leurs désirs. Au soir du premier jour, après s’être efforcée de répondre à leurs fantasmes, elle éprouve le besoin de prendre une douche et de jeter ses sous-vêtements au feu, comme si elle voulait se purifier. Elle qui a été élevée dans la religion, est prise de remords quand elle pense à la double vie qu’elle mène. Un ami du couple, un jour qu’il rend visite à Mme Anaïs, est profondément choqué de découvrir Séverine parmi le personnel de la maison, alors qu’il voyait en elle la personnification de la vertu. Ce jour-là, il lui fait part de sa profonde déception. Pourtant son activité transforme Séverine et la guérit de sa froideur. Elle y trouve son épanouissement et se met à sourire, ce qui la rapproche encore un peu plus de son mari, qui est comblé de la voir rayonnante.

Dans le cinéma de Bunuel,

le spectateur n’a pas le temps de s’ennuyer

            Dans ce film Bunuel fait défiler toutes les formes de perversités, y compris la nécrophilie, qui aurait dû donner lieu à une scène de messe qui fut enlevée au montage. Ce qui fait la force du film, c’est l’absence d’image ou de propos graveleux. L’appartement de Mme Anaïs est très bien tenu et l’on n’y croise que des gens bien élevés, à l’exception d’un jeune révolutionnaire espagnol qui se montre brutal et qui sera la mauvaise conscience de Séverine. Le film et ses nombreuses scènes de rêves permettent de saisir le décalage qu’il peut y avoir entre le sens de la morale qu’a une personne et le combat qu’elle mène (ou ne mène pas) pour se libérer des fantasmes qui ont pris possession de son cerveau.

            Par son élégance et sa froideur naturelle, Catherine Deneuve colle parfaitement au personnage de Séverine, Jean Sorel étant son mari. Parmi les clients de Mme Anaïs on reconnaît Francis Blanche et François Maistre, lequel a un comportement singulier. Quant à Michel Piccoli dans le rôle de l’ami du couple, il désire Séverine tant qu’il croit qu’elle est la personnification de la vertu. Comme dans le précédent film de Bunuel, le scénario a été écrit par Jean-Claude Carrière, qui a brillamment ordonné et mis en forme les idées du cinéaste, tout en faisant en sorte que le spectateur ne parvienne pas à clairement distinguer le rêve de la réalité. Au festival de Venise de 1967, Belle de jour reçut le Lion d’or du meilleur film.

            A notre époque, une telle œuvre peut difficilement choquer le spectateur, qui depuis en a vu d’autres ; elle le distrait plutôt, car ici on n’a pas le temps de s’ennuyer. Bunuel disait : « On peut discuter le contenu d’un film, son esthétique (s’il en y en a une), son style, sa tendance morale. Il ne doit jamais être ennuyeux. » On ne saurait mieux dire.

 

Belle de Jour, de Luis Bunuel, 1967, avec Catherine Deneuve, Jean Sorel, Michel Piccoli, Geneviève Page, Francis Blanche, Georges Marchal, Francesco Rabal et François Maistre, DVD StudioCanal.

27/11/2017

Mort d'un pourri

Grand déballage politico-financier

Mort d’un pourri

Ce film policier met en scène une classe politique peu reluisante. Les élus ne sont que des marionnettes entre les mains de la haute finance qui dans l’ombre tire les ficelles. Malgré son intrigue un peu compliquée, Mort d’un pourri est un film à la réalisation efficace.

            Mort d’un pourri fut tourné à l’été 1977. Autrement dit, ce film est largement antérieur à la plupart des scandales politico-financiers qui éclatèrent dans les années quatre-vingt-dix et qui révélèrent au grand public la face cachée de la politique française. A l’époque, seuls quelques scandales isolés avaient éclaté, comme celui de la Garantie foncière lié à ce que la presse appela le gaullisme immobilier ; mais on était encore loin de ce que l’on allait connaître quinze ans plus tard, avec les affaires Urba, HLM de la Ville de Paris, HLM des Hauts-de-Seine, marché publics d’Ile-de-France, frégates de Taïwan etc. lesquelles affaires allaient éclabousser de hautes personnalités et contribuer à accroître la défiance de nombreux Français à l’égard de leurs élus.

Mort d’un pourri, Lautner, Audiard,delon, maurice ronet, Ornella Muti, Stéphane Audran, Mireille Darc, Michel Aumont, Jean Bouise, Daniel Ceccaldi, Julien Guiomar, Klaus Kinski,François Chaumette            Avec le recul, Mort d’un pourri prend donc un relief particulier. Dans ce film, le pourri en question s’appelle Serrano. Député de la majorité et homme d’affaires, il est réputé pour sa générosité dont il fait bénéficier ses nombreux amis parlementaires. Contre l’attribution d’un marché public ou d’un permis de construire, il est toujours prêt à aider son prochain. Homme méticuleux, il a pour habitude de noter sur un carnet le montant des sommes qu’il attribue et l’identité de leurs bénéficiaires. Son but n’est pas de faire chanter, mais de faire comprendre auxdits bénéficiaires qu’ils restent ses obligés. Bref, il pratique ce qu’on appelle le clientélisme. Or, un matin, Serrano est retrouvé mort à son bureau, victime d’un homicide. La police enquête : elle cherche à identifier le meurtrier, et surtout elle veut récupérer le fameux carnet, lequel a disparu. L’enjeu est d’importance, car celui qui a mis la main sur ce qu’il est convenu d’appeler l’Anthologie de la pourriture peut faire tomber de nombreuses personnalités.

Bien des personnages du film ont oublié cette règle simple :

« On ne fait pas d’affaires quand on est aux affaires »

            Ce qui fait la richesse du film, c’est sa peinture de mœurs qui mêle étroitement la politique et la finance. Ce monde est un monde de faux-semblants. Les apparences dissimulent la réalité. Les élus de la nation ne sont que des marionnettes aux mains de la haute finance. Bien des personnages du film ont oublié cette règle simple, énoncée jadis par Pompidou : « On ne fait pas d’affaires quand on est aux affaires ». Ici, c’est même tout le contraire : on profite d’être aux affaires pour faire des affaires. Après tout, ainsi que le souligne un personnage du film, ce n’est pas parce qu’un ministre s’enrichit un peu trop rapidement que la situation économique en est affectée.

            En voyant ce film, on est tenté de mettre des noms derrière certains personnages. Ainsi le député qui combat les cheveux longs et la pornographie pourrait faire penser à Jean Royer. On pourrait même aller plus loin : si ce film ne datait pas de 1977, on serait tenté de dire que le fameux carnet tenu par Serrano fait allusion au cahier Delcroix qui fut découvert en… 1989 ! Autrement dit, essayer de trouver qui se cache derrière tel ou tel personnage serait un exercice vain, car ce film n’est absolument pas une œuvre engagée. On n’est ni chez Costa-Gavras ni chez Yves Boisset. Il n’y a ici aucune leçon de morale. En même temps qu’il s’alarme de l’existence de la pourriture, ce film met en garde contre les Savonarole contemporains qui se lanceraient dans des croisades moralisatrices.

Alain Delon, en tant que producteur,

a réuni de nombreux acteurs de premier plan autour de lui

            Dans les années soixante-dix et quatre-vingts, Alain Delon produisit ses propres films. Il eut de grandes ambitions et le résultat ne fut pas toujours à la hauteur, conduisant à un certain nombre de déceptions. Ici ce n’est pas le cas. Mort d’un pourri est un bon film, l’une des meilleures réalisations de Georges Lautner, qui s’est appuyé sur un dialogue écrit par Audiard ; comme quoi la collaboration entre les deux hommes ne s’est pas limitée aux fameux Tontons flingueurs.

            Pour ce film, Alain Delon avait tenu à réunir autour de lui de nombreux acteurs de premier plan. Lui-même s’était attribué le rôle principal, celui de Xavier Maréchal, dit Xav. Son personnage, âgé d’une quarantaine d’années, se fait remarquer par son complet de toile beige porté avec des chaussures de sport. Volontiers sarcastique, il est dégoûté de la pourriture, mais il est lui-même à la tête d’une société de conseil dont il ne faudrait pas examiner de trop près les activités. Son associé n’est autre que Maurice Ronet, qui, dans la lignée de ses précédents rôles, est un ancien officier des guerres coloniales. Une fois de plus, son destin s’avère tragique. Mireille Darc, compagne de Delon à la ville, l’est aussi dans le film. Klaus Kinski, blond et échevelé, est un financier à l’accent germanique, qui croit en la construction européenne, tant qu’elle permet d’optimiser la circulation de l’argent. Les deux policiers, Michel Aumont et Jean Bouise, ont des tempéraments très différents et sont concurrents dans leurs enquêtes. Quant à la jeune Ornella Muti, elle est, comme le spectateur, dépassée par les événements.

             L’intrigue du film est assez compliquée. Il y a tellement de protagonistes qui se disputent le carnet que le spectateur peut être vite perdu et ne plus comprendre qui est qui, et qui tient qui. En même temps, c’est cet aspect alambiqué et confus qui permet au film de garder un certain halo de mystère.

            Mort d’un pourri est un film à la réalisation efficace, que l’on a plaisir à revoir, rien que pour les acteurs.

 

Mort d’un pourri, de Georges Lautner, 1977, avec Alain Delon, Maurice Ronet, Ornella Muti, Stéphane Audran, Mireille Darc, Michel Aumont, Jean Bouise, Daniel Ceccaldi, Julien Guiomar, Klaus Kinski et François Chaumette, DVD Pathé.

 

13/11/2017

La Belle Equipe, de Duvivier

Film pessimiste sur la classe ouvrière

La Belle Equipe

Trois chômeurs, Gabin en tête, ouvrent une guinguette qu’ils gèrent sous forme de coopérative. Ils réalisent le vieux rêve de nombre d’ouvriers d’être leurs propres patrons. Sans être une œuvre engagée, La Belle Equipe permet de saisir l’esprit du Front populaire. On y retrouve le pessimisme de son réalisateur, Julien Duvivier.

            A l’automne 1935, La Bandera, de Julien Duvivier, sortit dans les salles parisiennes. Pour la première fois, le nom de Jean Gabin, et son nom seul, figurait en haut de l’affiche. Le film eut un succès tel, qu’en quelques semaines Gabin devint l’acteur le plus populaire du cinéma français. Désormais, sa seule présence en tête d’un générique allait suffire à rassurer les producteurs hésitants.

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            Ainsi que le raconte André Brunelin dans sa biographie de Gabin, Duvivier soumit son scénario à l’acteur qui aussitôt s’emballa pour le projet. Gabin était lui-même d’origine prolétaire et avait été ouvrier en chômage, si bien qu’il se sentait fait pour le rôle principal (si l’on peut parler de rôle principal, sachant que les trois camarades sont censés être sur un pied d’égalité).

            Une fois Gabin ayant donné son accord, on pouvait supposer que le producteur suivrait sans hésiter, mais il n’en fut rien. Celui-ci traînait les pieds ; car, en tant que producteur, il était aussi patron, et, à ce titre, il ne voyait pas d’un bon œil cette histoire socialisante d’ouvriers s’unissant en coopérative pour échapper à la mainmise de la bourgeoisie. Gabin accepta alors un sacrifice financier qui contribua à lever les réticences du producteur.

Mécontent du résultat,

le producteur exigea que la fin du film fût modifiée

            Le tournage eut lieu au printemps de 1936, au moment même où le Front populaire emportait la victoire aux élections générales. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, La Belle Equipe n’est en rien un film engagé. On n’y trouve aucun message à caractère politique ; il ne contient aucun appel aux masses, ni la moindre allusion à l’actualité (tout au moins à l’actualité politique française). Cependant ce film reflète le climat social de l’époque et les espérances de la classe ouvrière, qui croit aux lendemains qui chantent, tout au moins au début ; car ensuite les choses se gâtent. Au fur et à mesure que l’intrigue progresse, la solidarité s’avère carrément impossible, chacun retombant dans son égoïsme naturel. Ce film est foncièrement pessimiste, à l’image de son réalisateur qui l’était de caractère.

            Duvivier avait donné à son histoire un dénouement dramatique qui déplut fortement au producteur. Celui-ci, après avoir visionné le film, fit part de son mécontentement et exigea de Duvivier qu’il substituât une fin heureuse à la fin dramatique qu’il avait tournée. Assez bizarrement, ledit producteur, qui initialement voyait d’un mauvais œil cette histoire de coopérative ouvrière, voulait maintenant la voir couronnée de succès, du moins dans la fiction. Duvivier modifia donc les dernières minutes du film, et c’est la version « optimiste » qui sortit dans la plupart des salles.

            Malgré la présence de Gabin en haut de l’affiche, le film fut un échec. Seule la chanson Au bord de l’eau, composée par Maurice Yvain et chantée par l’acteur, eut du succès.

            Au début des années 1990, Patrick Brion, grand admirateur de l’œuvre de Duvivier, diffusa les deux versions de La Belle Equipe dans son émission Le Cinéma de minuit, sur FR3. Patrick Brion avait réussi à mettre la main sur une copie du film, sortie en Allemagne, contenant la fin dramatique prévue à l’origine. Depuis le film a été restauré par Pathé dans la version voulue par le réalisateur.

            Par sa personnalité, Jean Gabin domine nettement l’interprétation masculine ; dans le film, on le voit piquer l’une de ses premières colères (ces fameuses colères allaient devenir, avec les années, sa marque de fabrique et finirent par indisposer certains critiques, qui y voyaient du cabotinage). Charles Vanel, alors âgé de quarante-trois ans (soit douze de plus que Gabin), fait figure de vieux au sein du groupe. Quant à Viviane Romance, elle est pleine de sensualité dans son rôle de garce qui fait chuter Gabin.

            Aujourd’hui La Belle Equipe apparaît comme le film permettant le mieux de saisir l’esprit du Front populaire. Sa valeur, tant historique que cinématographique, est considérable.

 

La Belle Equipe, de Julien Duvivier, 1936, avec Jean Gabin, Charles Vanel, Viviane Romance, Aimos et Charpin, DVD Pathé.