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24/04/2017

La Malédiction d'Edgar, de Marc Dugain

Hoover : la fin d’un mythe

La Malédiction d’Edgar

Marc Dugain brise une légende. Selon lui, contrairement à ce que l’on a longtemps cru, Edgar Hoover, fondateur du FBI, n’était pas un policier modèle. C’était un être complexe, obsédé par les valeurs morales, ce qui le conduisit à commettre les pires turpitudes. Au lieu de combattre le crime organisé, il préférait surveiller les prétendus ennemis de l’Amérique et constituer des dossiers compromettants pour tenir en ses mains le Tout-Washington.

            Edgar Hoover fonda le FBI en 1924, et le dirigea jusqu’à sa mort. De son vivant, il fut présenté comme un policier modèle et un modèle de policier. Aujourd’hui, depuis que certains faits ont été révélés, la réalité apparaît toute autre. Au lieu de combattre le crime organisé, Hoover préféra s’attaquer aux prétendus ennemis de l’Amérique. Il pourchassa les communistes et mit sous écoute des personnalités comme Martin Luther King, qui, à ses yeux, représentaient pour les Etats-Unis un danger plus important que la Mafia. D’une manière générale, Hoover mit à profit ses fonctions pour se constituer des dossiers compromettants sur l’ensemble des hommes politiques de l’époque, ce qui lui permettait de tenir en ses mains le Tout-Washington.

            Plutôt qula malédiction d'edgar,marc dugain,edgar hoovere d’écrire une biographie, Marc Dugain a imaginé ce qu’eussent pu être les souvenirs personnels de Clyde Tolson, qui fut, pendant quarante ans, l’adjoint de Hoover, et même plus que son adjoint. Dans ses mémoires apocryphes, Tolson fait pénétrer le lecteur dans l’intimité d’Edgar, un homme profondément solitaire, qui considérait son adjoint comme le seul membre de sa famille. Hoover n’était ni svelte ni gracieux, il avait un physique ingrat et ne s’aimait pas. « J’ai toujours une tête de gros et un cou de vieux taureau », confia-t-il à Clyde. Edgar avait fait don de sa personne au Bureau et n’aima qu’une seule femme, Annie Hoover, sa mère.

            Il se sentait investi d’une mission première, celle de sauvegarder l’Amérique des êtres subversifs et des personnes dépravées. Son combat était avant tout moral, il se considérait comme étant l’ « immuable gardien des valeurs de ce pays ». Si, malgré son poids et sa puissance, il ne ressentait aucune ambition présidentielle, il confia cependant être prêt à détruire tout candidat qui lui eût paru dangereux : « Il y a un pouvoir que j’accepte qu’on me prête, c’est éventuellement celui de défaire un président ou de nuire à sa réélection, de barrer la route à un candidat qui me paraitrait inadéquat pour le pays. Tous ces hommes politiques à la petite semaine sous-estiment mon pouvoir de nuisance. »

Hoover détestait tout ce que représentaient les Kennedy

            Hoover eut dans le collimateur une famille, ou plutôt un clan : les Kennedy ; lesquels représentaient tout ce qu’il détestait. Il abhorrait le patriarche, Joseph, dont la fortune reposait sur une série de malhonnêtetés, et qui pourtant rêvait d’être élu président des Etats-Unis. Avec ironie, Hoover disait que Joseph Kennedy était « prêt à tout, y compris à l’honnêteté, pour accéder à la magistrature suprême. » Pour Hoover, Joseph Kennedy représentait le comble du cynisme et de l’arrivisme, avec ses maximes telles que : « Qu’importe ce qu’on est, ce qui compte c’est l’image qu’on donne. »

            Concernant John, Clyde Tolson se montre, pour sa part, plus mesuré. John Kennedy, concède-t-il, « paraissait très différent de son père. A l’inverse de lui, il éprouvait un intérêt sincère pour les autres, pourvu bien sûr qu’ils aient un minimum de charme intellectuel. Il préférait aussi débattre d’un sujet plutôt que de s’ancrer dans des opinions sans y avoir réfléchi. » Mais ses qualités ne trouvaient pas grâce aux yeux de Hoover, selon qui John était « trop riche, trop désinvolte, trop intellectuel, trop coureur de femmes, et au fond, trop immoral. »

            Pour Hoover et de Tolson, le pire du clan Kennedy était représenté par Robert Kennedy, nommé ministre de la Justice par son frère après son élection à la présidence des Etats-Unis. Tolson le qualifie de « petit jeune homme nerveux à la voix haut perchée dont le comportement de roquet ne passait inaperçu chez personne. » En tant que ministre de tutelle de Hoover, Bob ne cessa de l’humilier en lui infligeant de petites vexations. Même John se serait montré réservé à l’égard de son frère en le considérant comme un idéaliste.

Dans une déclaration à la presse,

Hoover nia l’existence du crime organisé

            C’est sur le terrain de la lutte contre le crime organisé que les choses se jouèrent. Dans une déclaration à la presse, Hoover avait, contre toute évidence, nié l’« existence du crime organisé sur le territoire des Etats-Unis. » Dans une conversation privée avec Tolson, Edgar s’était justifié de cette dénégation en faisant valoir que la moindre affirmation de sa part eût pu être prise par la Mafia comme une déclaration de guerre. La prudence recommandait donc le silence.

            Une fois nommé ministre de la Justice, Robert Kennedy se mit en tête de s’attaquer au crime organisé et se lança dans une croisade contre la Mafia, oubliant un peu vite le rôle de celle-ci dans l’élection de son frère. A lire Dugain, la contradiction dans laquelle s’enfoncèrent les Kennedy allait aboutir à l’assassinat de John, suivi, quelques années plus tard, de celui de Bob. Pour leur part, Hoover et Tolson ne versèrent aucune larme sur les cercueils des deux frères ; car, ainsi que l’écrit Clyde, « avec les Kennedy nous avons croisé les pires malfaiteurs déguisés en gendres idéaux. »

            Ni John Kennedy, ni Richard Nixon, ni aucun autre président avant eux, n’osèrent se débarrasser de Hoover. Il en savait trop sur eux : « la richesse des informations recueillies, écrit Tolson, devait nous permettre de nous maintenir indéfiniment à la tête du FBI. » Et c’est effectivement ce qui se produisit. Hoover se maintint à son poste pendant quarante-huit années consécutives et mourut directeur du FBI. A son décès, en 1972, le fidèle Clyde Tolson préféra se retirer et prit sa retraite.

            Dans son livre, Marc Dugain fait de Hoover un être complexe, prisonnier de ses contradictions. Son obsession des valeurs morales le conduisit à commettre des turpitudes, comme s’il voulait faire oublier les moments d’égarements qu’il avait lui-même connus. Selon Dugain, la Mafia possédait des photos compromettantes qui lui permettait de tenir Hoover, ce qui pourrait expliquer sa tiédeur à combattre le crime organisé.

             La Malédiction d’Edgar se lit assez facilement. Le style de Dugain n’est peut-être pas très élégant, mais il est diablement efficace.

 

La Malédiction d’Edgar, de Marc Dugain, 2006, collection Folio.

03/04/2017

Les Dieux ont soif, d'Anatole France

Mise en garde contre le fanatisme

Les Dieux ont soif

Evariste Gamelin, un jeune citoyen vertueux, est nommé juré au Tribunal révolutionnaire. Parce qu’il a une vision mystique de sa charge, il se montre terrible en multipliant les condamnations à mort. Pour Anatole France, la Terreur révolutionnaire n’est pas le produit de l’athéisme, mais le fruit d’un excès de religiosité.

            « Le tribunal révolutionnaire ressemble à une pièce de Guillaume Shakespeare, qui mêle aux scènes les plus sanglantes les bouffonneries les plus triviales », déclare l’un des personnages des Dieux ont soif. Ce commentaire résume l’esprit qu’Anatole France a voulu insuffler à son roman, dont l’histoire se passe au cours de l’année 1793-94, sous le règne de la Terreur.

 les dieux ont soif,anatole france           Tout en étant foncièrement républicain, Anatole France rejetait le fanatisme. Dans Les Dieux ont soif, il essaye de comprendre, et de faire comprendre au lecteur, comment la machine s’est emballée, c’est-à-dire comment d’honnêtes citoyens ont pu se transformer en monstres sanguinaires, en tant que jurés des tribunaux révolutionnaires.

            Le personnage principal, Evariste Gamelin, est un artiste peintre médiocre, qui essaye de « contenter le goût du vulgaire ». Le jeune homme habite avec sa mère et aime en secret Elodie, la fille d’un marchand d’estampes. Révolutionnaire sincère, il est inscrit à la section du Pont-Neuf. Un jour, l’une de ses riches protectrices, déplorant qu’il vive dans le dénuement, fait jouer ses relations et lui obtient un siège de juré au Tribunal révolutionnaire, afin de lui procurer un traitement. « On le façonnera », se dit-elle en lui faisant part de sa nomination. Mais elle se fourvoie, car elle n’a pas compris la personnalité du jeune homme. Le voisin de Gamelin, Brotteaux, lui, sait à qui il a affaire et, quand il apprend la nomination du garçon, il déclare à son propos : « Il est vertueux : il sera terrible. »

            Brotteaux ci-devant des Ilettes (« ci-devant » = « précédemment » en langage révolutionnaire) est le double littéraire d’Anatole France ; ses opinions reflètent celles de l’auteur. C’est un « philosophe épicurien », il veut profiter au maximum de la vie, car il ne croit pas en un au-delà ; aussi dit-il : « Ce qui suit la vie est comme ce qui la précède. » A l’image d’Anatole France, c’est un athée obsédé par les questions religieuses, dont il aime à discuter. Ainsi, quand il cache chez lui le père Longuemarre, prêtre réfractaire menacé d’arrestation, il en profite pour avoir avec lui des entretiens approfondis portant sur la théologie.

Par souci d’égalité,

Gamelin ne réserve pas la guillotine aux aristocrates

et tient à montrer que le peuple est digne d’être envoyé à l’échafaud

            En tant que philosophe, Brotteaux est accoutumé à raisonner ; mais, parce que c’est un homme sage, il se méfie du culte de la Raison, que la République veut instaurer. Ainsi il déclare à Gamelin : « J’ai l’amour de la raison, je n’en ai pas le fanatisme. La raison nous guide et nous éclaire ; quand vous en aurez fait une divinité, elle vous aveuglera et vous persuadera des crimes. »

            Homme peu cultivé, Gamelin ne partage pas les préventions de Brotteaux. Il a vénéré et chéri Marat, et croit en un peuple qui, régénéré, répudiera « tous les legs de la servitude ». Un soir, au club des Jacobins, il a une révélation en entendant Robespierre discourir sur les « crimes et les infamies de l’athéisme ». Le grand homme souligne le caractère perfide de l’athéisme, qui a pris naissance dans les salons de l’aristocratie et dont le but est de démoraliser et asservir le peuple. C’est alors que Gamelin commence à se faire du châtiment une « idée religieuse et mystique, à lui prêter une vertu, des mérites propres. Il pensait, écrit Anatole France, qu’on doit la peine aux criminels et que c’est leur faire tort que de les en frustrer. » Par souci d’égalité, il ne réserve pas la guillotine aux aristocrates et tient à montrer la même sévérité à l’égard des porte-faix et des servantes, et les trouve dignes d’être envoyés à l’échafaud : « Il eût jugé méprisant, insolent pour le peuple, de l’exclure du supplice. C’eût été le considérer, pour ainsi dire, comme indigne du châtiment. »

            Gamelin a beau croire au culte de la Raison, il ne fait guère preuve de raison et de réflexion quand il siège au Tribunal révolutionnaire. La plupart des autres jurés et des magistrats ne valent guère mieux, à tel point que Brotteaux, appelé à comparaître, comprend qu’il est inutile pour un accusé d’essayer de les émouvoir, car, dit-il, « Ce ne sont pas des hommes, ce sont des choses : on ne s’explique pas avec les choses. »

En dépit de l’athéisme de son auteur,

ce livre n’a rien d’anticlérical

            Cette justice expéditive n’a rien à envier à la justice du roi, ce qui n’est pas très étonnant, car nombre de « ces magistrats de l’ordre nouveau » exerçaient déjà sous l’Ancien Régime, à commencer par le terrible Fouquier-Tinville qui fut procureur du roi au Châtelet.

            Anatole France décrit avec minutie le déroulement des procès, et, comme dans les pièces de Shakespeare, il y introduit de la bouffonnerie. Le Tribunal a un caractère « odieux et ridicule » que souligne Brotteaux. Ses jugements sont binaires. C’est tout ou rien. Ou l’accusé est un scélérat, un fripon, et alors il est condamné à mort ; ou il est innocent, et alors le public l’applaudit pendant que le président du Tribunal proclame son acquittement et lui donne « l’accolade fraternelle ».

            Avec l’accentuation de la terreur, les procès se multiplient : « On ne procédait plus que par fournées. L’accusateur public réunissait dans une même affaire et inculpait comme complices des gens qui souvent, au Tribunal, se rencontraient pour la première fois. » Fatigués par tant de besogne, les jurés jugent suivant les « impulsions de leur cœur », c’est-à-dire qu’en général ils condamnent à mort. Il faut dire que leur sort est maintenant étroitement lié à celui de la Révolution, alors que les armées étrangères menacent la France : « Sûrs de périr si la patrie périssait, ils faisaient du salut public leur salut propre. Et l’intérêt de la nation, confondu avec le leur, dictait leurs sentiments, leurs passions, leur conduite. » C’est la chute de Robespierre, le 9 Thermidor, qui leur est fatale.

            Anatole France développe une thèse originale en attribuant la Terreur, non à l’athéisme révolutionnaire, mais au contraire à un excès de religiosité. En dépit de l’athéisme de son auteur, ce livre n’a rien d’anticlérical, un prêtre réfractaire étant sous sa plume l’une des victimes du Tribunal. Dans le cas présent, ce n’est pas le christianisme, mais le culte robespierrien de la Raison qui conduit au pire fanatisme.

            De nos jours, Anatole France est un écrivain tombé en désuétude. Pourtant Les Dieux ont soif est, si l’on peut dire, un récit vivant de la Terreur révolutionnaire. Cette mise en garde contre le fanatisme et le dévoiement de la raison mérite encore d’être lue.

 

Les Dieux ont soif, d’Anatole France, 1912, collections Le Livre de poche, Folio, Garnier Flammarion et Pocket.

 

06/03/2017

La Peau de chagrin, de Balzac

Récit fantastique et scientifique

La Peau de chagrin

Le jeune Raphaël de Valentin acquiert, chez un antiquaire, une peau de chagrin qui accomplit tous ses désirs. Mais dès qu’un souhait est satisfait, la Peau décroît en même temps que les jours de son propriétaire. Esprit rationnel, Raphaël ne comprend pas ce qui lui arrive, à une époque où la science est censée tout expliquer. La force du roman de Balzac est de mêler le fantastique et le scientifique.

            Dans son livre Boussole, prix Goncourt 2015, Mathias Enard évoque La Peau de chagrin et publie le fac-similé d’une page de l’édition de 1834 du roman de Balzac. La reproduction contient la sentence inscrite sur la peau de chagrin achetée par le héros chez un antiquaire. Mathias Enard fait observer que le texte est écrit en arabe, ce qui le conduit à insister sur cette singularité : Balzac, réputé pour être le peintre des mœurs de la société française, s’est donc intéressé à l’Orient. Mieux, il fut le premier romancier français à publier un texte en arabe.

  la peau de chagrin,balzac,la comédie humaine          Au début du récit, le héros, Raphaël de Valentin, vingt-six ans, est au bord du suicide. Jeune homme pauvre, il se qualifie lui-même de « véritable zéro social, inutile à l’Etat, qui n’en avait aucun souci ». Désespéré, il erre dans les rues de Paris. Passant devant un antiquaire, il entre dans la boutique. Après avoir exposé sa situation au marchand, un vieillard aux « yeux verts », celui-ci lui tient cet étrange propos sur la vie et la mort :

L’homme s’épuise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort : VOULOIR et POUVOIR. Entre ces deux termes de l’action humaine, il est une autre formule dont s’emparent les sages et je lui dois le bonheur de ma longévité. VOULOIR nous brûle et POUVOIR nous détruit, mais SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme.

            Il tend alors à Raphaël une peau de chagrin, et déclare :

Ceci est le POUVOIR et le VOULOIR réunis.

            Conformément à l’inscription qu’elle contient, la Peau de chagrin promet d’accomplir les moindres désirs de son propriétaire. Mais l’inscription prévoit cette contrepartie : « A chaque vouloir je décroîtrai comme tes jours. » Raphaël se laisse tenter et achète la Peau.

            Dès sa sortie de la boutique, il croise des camarades partis à sa recherche pour lui confier les rênes d’un journal qu’ils envisagent de fonder. « Quoiqu’il lui fût impossible de croire à une influence magique, écrit Balzac, il admirait les hasards de la destinée humaine. » Le soir même, un notaire se présente à Raphaël et l’informe que, suite au décès d’un lointain parent, il va toucher un héritage de six millions. Aussitôt, le jeune homme pâlit. La Peau de chagrin a décru. En l’achetant, il a conclu un pacte avec une force occulte.

Cette histoire a priori invraisemblable

a lieu à une époque où tout s’explique,

où la police traduirait un nouveau Messie devant les tribunaux

et soumettrait ses miracles à l’Académie des sciences

            Le roman mêle étroitement le fantastique et le scientifique, ce qui lui donne sa force. Balzac insiste sur le fait que cette histoire a priori invraisemblable a « lieu dans Paris, sur le quai Voltaire, au dix-neuvième siècle, temps et lieu où la magie devrait être impossible. » Raphaël ne comprend pas ce qui lui arrive, il est un esprit rationnel représentatif de son temps qui est, précisément, encore celui de Voltaire ; il n’admet pas que sa vie puisse être menacée par une simple peau « à une époque où tout s’explique, où la police traduirait un nouveau Messie devant les tribunaux et soumettrait ses miracles à l’Académie des sciences. »

            Le jeune homme reste convaincu que la science peut résoudre le mystère de cette peau qui rétrécit. Il visite des savants : d’abord un zoologiste, puis un physicien, puis un chimiste ; il leur demande de rendre à la Peau sa dimension initiale ; mais rien n’y fait, la science est impuissante à expliquer ce phénomène qui demeure surnaturel.

            Au début de l’histoire, Raphaël était sur le point de se suicider, il était prêt à abréger ses jours tant qu’il gardait, jusqu’au dernier moment, la liberté de renoncer à son projet. Mais maintenant que l’échéance ne dépend plus de son libre arbitre, il a radicalement changé de point de vue : il a peur de mourir.

            Peu à peu, alors que la fortune ne cesse de lui sourire, Raphaël fuit ses désirs et ne se préoccupe plus que de sa propre conservation. Il a tellement peur de raccourcir sa vie qu’il fuit la vie en société. Ainsi il se promet « de ne plus jamais regarder aucune femme » et s’enferme dans son hôtel particulier. Quand il reconduit un visiteur venu exprimer une sollicitation, il le raccompagne en lui déclarant aimablement : « Je souhaite bien vivement que vous réussirez… » Or cette simple formule de politesse creuse, qui n’engage à rien, suffit à raccourcir la Peau de chagrin ! Désespéré, Raphaël se résout à se procurer de l’opium pour se plonger dans un sommeil factice, car, dit-il, « dormir, c’est encore vivre. » Pour prolonger sa vie, Raphaël fuit la vie.

La Peau de chagrin fut l’un des premiers succès de Balzac

            Dans son roman, Balzac rend hommage au naturaliste Cuvier. Même si plus tard il prit, avec raison, le parti de Geoffroy Saint-Hilaire dans le débat l’opposant à Cuvier, Balzac fut un grand admirateur de celui-ci : dans La Peau de chagrin, il le qualifie de génie et de « plus grand poète de notre siècle ». Cuvier avait mis en évidence les couches superposées de civilisations fossilisées. L’observation de ces mondes disparus et réduits à l’état de cendres entassées, conduit Balzac à cette réflexion solennelle sur le sens de l’existence et sur LE TEMPS :

Nous nous demandons, écrasés que nous sommes sous tant d’univers en ruine, à quoi bon nos gloires, nos haines, nos amours : et si, pour devenir un point intangible dans l’avenir, la peine de vivre doit s’accepter ? Déracinés du présent, nous sommes morts jusqu’à ce que notre valet de chambre entre et vienne nous dire : « Madame la comtesse a répondu qu’elle attendait Monsieur ! »

            Publiée en 1831, La Peau de chagrin fut l’un des premiers succès de Balzac, son « premier vrai roman », considérait Stefan Zweig. Pourtant on ne conseillera peut-être pas au lecteur désireux d’entrer dans son œuvre, de commencer par ce livre. De nos jours, il est publié dans une édition contenant seulement trois chapitres : Le Talisman, La Femme sans cœur et L’Agonie. Or La femme sans cœur, largement autobiographique, peut s’apparenter à une digression, ou tout au moins à un roman dans le roman, et ce en dépit de toutes les exégèses savantes faites sur le personnage de Fédora qui en est le centre ; et surtout ce chapitre deux contient un paragraphe totalisant plusieurs dizaines de pages à lui seul. Le texte ainsi présenté manque d’aération et paraît indigeste. On peut déplorer que, par excès de purisme, il n’existe plus, comme ce fut le cas jusque dans les années 1980, une édition de La Peau de chagrin reprenant les courts chapitres du feuilleton tel qu’il fut publié dans la presse, ce qui rendrait la lecture plus aisée.

            En dépit de ces réserves, il n’en demeure pas moins que La Peau de chagrin est un roman riche en péripéties et en réflexions.

 

La Peau de chagrin, de Balzac, 1831, collections Folio, Le Livre de Poche et Pocket.