Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02/03/2015

La Symphonie pastorale, de Gide

Le pasteur et la jeune aveugle

La Symphonie pastorale

Un pasteur protestant passe sa vie à faire le bien. Un jour, il recueille une jeune aveugle orpheline et l’adopte. Mais au bout d’un moment, sa femme finit par trouver pesante la présence de la fillette. Le pasteur, épris de charité, juge sévèrement le comportement de sa femme et lui reproche d’avoir une attitude qui n’est pas évangélique.

            Publié en 1919, La Symphonie pastorale est un court récit, presqu’une nouvelle. Ici, Gide est à des années-lumière de l’invention et de la fantaisie dont il a fait preuve dans Les Caves du Vatican. Le livre est rigoureux et austère, à l’image du pasteur protestant qui en est le narrateur.

       la symphonie pastorale,gide     L’histoire se passe à la fin du XIXe siècle, dans les Alpes suisses. En une phrase, le décor est planté : « La neige qui n’a cessé de tomber depuis trois jours, bloque les routes. » Le narrateur se rappelle comment un soir il a été envoyé chercher, pour se rendre dans un village auprès d’une vieille femme qui se meurt. Arrivé à son chevet, il découvre accroupie dans un coin une fillette d’une quinzaine d’années, à l’allure un peu sauvage. L’enfant, qui est la nièce de la vieille femme, est aveugle. Devenue orpheline, elle est condamnée à l’hospice. Mais, dans un élan de charité, le pasteur décide qu’il ne peut l’abandonner. Il ressent un appel, c’est la Providence qui lui a envoyé l’orpheline : « Il m’apparut soudain que Dieu plaçait sur ma route une sorte d’obligation et que je ne pouvais pas sans quelque lâcheté m’y soustraire. »

            La fillette, qui n’avait pas de prénom jusque là, est baptisée Gertrude et est adoptée par la famille du pasteur. Mais au bout d’un moment, Amélie, l’épouse du narrateur, trouve la présence de la petite bien pesante. Son mari lui consacre beaucoup de temps ; un soir, il l’emmène même au concert écouter la symphonie Pastorale, de Beethoven, alors qu’il n’a jamais pris le temps d’emmener au spectacle sa propre famille. A leur retour du concert, Amélie, irritée, déclare froidement à son mari : « Tu fais pour elle ce que tu n’aurais jamais fait pour aucun des tiens. »

            Face à la réaction de sa femme, le pasteur se sent victime d’une injustice, et le lecteur a tendance à se ranger de son côté. L’homme est d’une haute rectitude morale ; dans la tradition protestante, il est imprégné des saintes Ecritures et se désole de la scène de jalousie que lui fait sa femme, incapable de comprendre qu’en fêtant Gertrude il « fête l’enfant qui revient […] comme le montre la parabole. » L’arrivée de Gertrude dans la famille est donc comparable au retour de l’enfant prodigue parmi les siens. Certes, mais en blâmant sa femme, le pasteur n’est-il pas en train de céder à une passion aveugle qui le pousse vers Gertrude ?

Le pasteur se plaint du manque d’affection

de ses proches à son égard

            Au fil du récit, le regard du lecteur évolue et cela rend le livre captivant. Au départ, le pasteur apparaît comme une âme généreuse. C’est un être charitable, désintéressé, tourné vers les autres. Puis, peu à peu, il apparaît sous un autre visage, celui d’un homme sûr de lui, peu sympathique, péremptoire dans ses jugements, et assez irritant par son discours moralisateur. Il ne cesse de faire la leçon à son entourage, et au lecteur du même coup, tellement il est convaincu de détenir la vérité. Par sa connaissance des Ecritures, lui seul sait où est le bien et où est le mal.

            L’être charitable que semblait être le pasteur se révèle un être possessif et jaloux, qui a fait de Gertrude sa chose. Il ne supporte pas que d’autres, surtout son fils, approchent d’elle sans son autorisation expresse. Centré sur lui-même, le pasteur va jusqu’à se plaindre d’un manque d’affection de ses proches à son égard. Quand le soir il rentre à la maison, il aimerait que sa femme et ses enfants soient plus chaleureux avec lui : « Lorsqu’après une journée de lutte, visites au pauvres, aux malades, aux affligés, je rentre à la nuit tombée, harassé parfois, le cœur plein d’un exigeant besoin de repos, d’affection, de chaleur, je ne trouve le plus souvent à mon foyer que soucis, récriminations, tiraillements, à quoi mille fois je préfèrerais le froid, le vent et la pluie du dehors. » En résumé, sa femme et ses enfants devraient se mettre, tous les soirs, au service de M. le pasteur, qui revient de ses épuisantes journées passées à semer le bien sur sa route.

            La Symphonie pastorale est un livre qui se lit assez vite, même si certains lecteurs peuvent trouver que le style de Gide manque un peu de fluidité. En outre, l’auteur prend quelques libertés avec la langue ; ainsi, à plusieurs reprises, il écrit « malgré que », tournure qui n’est pas recommandée en bon français.

            A travers le récit du pasteur, le lecteur est amené à réfléchir sur le sens de la charité chrétienne et l’interprétation des Ecritures. Il est par exemple question de la place de saint Paul dans l’établissement de la doctrine chrétienne. Ainsi le pasteur remarque que « nombre des notions dont se composent la foi chrétienne relèvent non des paroles du Christ mais des commentaires de saint Paul. »

 

La Symphonie pastorale, d’André Gide, 1919, collections Le Livre de poche (épuisé) et Folio.

02/02/2015

Tout Maigret, tome 1, de Simenon

Le plus célèbre policier de France entre en scène

Tout Maigret

tome 1

Le tome un de l’intégrale de Maigret contient les huit premières enquêtes du commissaire, publiés en 1930-31. Le talent de Simenon éclate dans Le Chien jaune, qui se déroule à Concarneau. Le style est incisif et fluide. Il n’y a pas un mot en trop. Les romans valent pour leur intrigue, mais aussi pour leur atmosphère. Le lecteur y découvre une France aujourd’hui disparue, avec ses petits hôtels, ses ports et ses bas-fonds.

            La collection Omnibus a eu l’heureuse idée de rééditer l’intégrale de Maigret, soit soixante-quinze romans, auxquels s’ajoutent les nouvelles. L’ensemble est présenté dans l’ordre chronologique d’écriture.

            Le premier tome regroupe les huit premiers romans dont le commissaire est le héros. Ils ont été publiés en 1930 et 1931.

            Se plonger dans les Maigret est un véritable plaisir qui s’offre à qui sait le saisir. Les romans sont courts, l’action démarre immédiatement et il n’y a pas de longues descriptions. Les intrigues sont captivantes, elles peuvent donner l’impression de se ressembler entre elles, mais sont à chaque fois différentes.

  maigret,simenon, tout maigret          Le premier Maigret écrit par Simenon s’intitule Pietr le Letton. Comme tous les Maigret il se dévore, bien que ce ne soit pas le meilleur de la série. Il permet en tout cas de faire connaissance avec le commissaire. C’est un homme solide, capable d’affronter les enquêtes les plus difficiles. Jules Maigret est grand, il mesure un mètre quatre-vingt (sa taille est précisée par Simenon dans un épisode ultérieur publié dans le tome deux de l’intégrale.) Son corps est énorme et osseux. Dès qu’il fait chaud, il a tendance à transpirer. Simenon nous précise que Maigret ne ressemble pas aux policiers tels que la caricature les a popularisés, du fait qu’il ne porte pas de moustache. Comme la plupart des cadres de la police au début des années trente, et contrairement à ce que le lecteur pourrait s’imaginer, il ne porte pas un feutre mou, mais un chapeau melon. Il reste fidèle aux chemises à faux col, porte un pardessus au col de velours, et fume la pipe. Dans les premiers épisodes il appartient à la Sûreté nationale, qu’il quitte ensuite pour la Police judiciaire, sise Quai des Orfèvres, auquel ses enquêtes apporteront la célébrité.

            Pietr le Letton et Le Charretier de la Providence sont les deux premiers Maigret écrits par Simenon et, fort logiquement, ce sont les deux premiers romans présentés dans le tome un de l’intégrale. Mais, en 1931, l’éditeur Fayard démarra la collection avec la publication de Monsieur Gallet, décédé et Le Pendu de Saint-Pholien, deux romans au caractère plus abouti que les précédents.

Dans Le Chien jaune,

le lecteur subit le crachin et la tempête

en même temps que Maigret

            C’est dans Le Chien jaune, sixième roman rédigé par Simenon et publié par Fayard, qu’éclate le talent du romancier. Dès les premières lignes, Simenon plante le décor. Il le fait en quelques mots et avec une économie de moyens : « Vendredi 7 novembre. Concarneau est désert. […] Le vent s’engouffre dans les rues, où l’on voit parfois quelques bouts de papier filer à toute allure au ras du sol. Quai de l’Aiguillon, il n’y a pas une lumière. Tout est fermé. Tout le monde dort. […] La porte de l’hôtel de l’Amiral s’ouvre. Un homme paraît. La tempête le happe, agite les pans de son manteau, soulève son chapeau melon qu’il rattrape à temps et qu’il maintient sur sa tête tout en marchant. […] Une lueur tremble, très brève. [L’homme] vacille, se raccroche au bouton de la porte. N’a-t-on pas entendu un bruit étranger à la tempête ? [Le noctambule] s’étale sur le sol, au bord du trottoir, la tête dans la boue du ruisseau. » Simenon se révèle très fort pour installer une atmosphère. Il aime les ports avec leurs bas-fonds, les petits hôtels de province et les cafés à l’air enfumé. Tout cela transparaît dans Le Chien jaune. Le roman eut un tel impact, que les propriétaires de l’hôtel Le Clinche à Concarneau, dont Simenon s’était inspiré, demandèrent l’autorisation à l’auteur, qui la leur accorda, de rebaptiser leur établissement hôtel de l’Amiral.

            Dans Le Chien jaune, le lecteur subit le crachin breton et la tempête en même temps que les personnages, de même que, dans Monsieur Gallet, décédé il transpire en compagnie du commissaire, qui, du fait de sa corpulence, supporte mal la chaleur de ce mois de juillet, au cours de son séjour dans une auberge des bords de Loire. Au total, Maigret passe peu de temps à Paris et se retrouve souvent à enquêter en province.

            Au cours de ses enquêtes, Jules Maigret ne force pas sa nature et ne cherche pas à se montrer sympathique. Il n’est pas toujours très aimable, abuse du tutoiement, et se montre quelques fois condescendant, notamment auprès de ses subordonnés et de ses collègues, sûr qu’il est de sa supériorité intellectuelle. Et pourtant, il est profondément humain. Plongé dans un milieu social à chaque fois différent, il fait preuve de beaucoup d’empathie et arrive à se mettre dans la peau de chaque suspect qu’il interroge, pour savoir, comme on dit familièrement, ce qu’il a dans le ventre. Maigret fonctionne à l’intuition en essayant de comprendre les motifs qui auraient pu pousser tel suspect à agir. En cela, il est différent d’un Hercule Poirot qui est beaucoup plus cérébral. Avec sa méthode fondée sur l’intuition, Maigret peut paraître beaucoup plus proche de la réalité et des manières d’agir des vrais policiers. Bien sûr, le lecteur peut rester sceptique quand, dans La Tête d’un homme, il voit Maigret organiser l’évasion d’un détenu, afin de faire avancer son enquête. Mais Simenon, comme tout romancier, s’autorise à prendre quelques libertés avec la réalité.

Selon Simenon,

l’important dans une phrase,

c’est l’ordre des mots

            Simenon écrit dans un style journalistique, mais dans un très bon style journalistique. Il n’y a jamais un mot en trop. Quand l’auteur délivre une information, le lecteur a intérêt à en prendre note, car elle ne sera pas redonnée par la suite. Simenon n’a pas pour habitude de se répéter, ni d’écrire pour ne rien dire, son style n’est pas boursouflé. La lecture d’une enquête de Maigret ne doit donc pas s’étaler sur un laps trop long de temps, sous peine d’oublier, en cours de route, des éléments donnés par Simenon au début du roman. L’idéal est de lire un Maigret en quelques jours, voire d’une traite en quelques heures. Ce qui peut se faire sans difficulté, puisque les enquêtes se dévorent

            Donc, le style de Simenon est incisif et fluide. Jamais le lecteur ne se dit : « Tiens ! je n’ai pas bien compris cette phrase, je vais la reprendre… » La clarté est toujours présente. Simenon disait : « L’important dans une phrase, c’est l’ordre des mots. ». Ses livres pourraient être donnés en modèle à tous les élèves d’écoles de journalisme, et même à tous les écoliers en général, pour apprendre à rédiger avec clarté.

            Le résultat est d’autant plus impressionnant que Simenon travaillait vite. En 1930-31, il écrivait au moins un Maigret par trimestre, sans vraiment se répéter d’un roman à l’autre, même si on retrouve des similitudes, par exemple la présence de personnages de marins, récurrents dans l’œuvre de Simenon.

            Enfin, les Maigret, publiés dans le tome un de l’intégrale Omnibus, offrent un témoignage irremplaçable sur la France des années trente. Le lecteur plonge dans un monde aujourd’hui disparu : il n’y pas de grands ensembles ni de supermarchés, et, bien sûr, Internet et le téléphone mobile n’ont pas fait leur apparition. C’est un petit peu le monde d’avant la standardisation et la mondialisation.

            Après avoir achevé le tome un de l’intégrale (qui contient un cahier photos présentant les « coulisses » des principales enquêtes), le lecteur ne ressent aucune lassitude, le plaisir étant sans cesse renouvelé. Il sera devenu un familier du commissaire, presque son ami. Dès lors, il n’a qu’une envie : attaquer le tome deux, qui contient notamment L’Affaire Saint-Fiacre, dans lequel Simenon évoque les origines familiales de Maigret.

 

Tout Maigret, tome 1, de Georges Simenon, 2007, collection Omnibus :

  • Pietr  le Letton, 1930 ;

  • Le Charretier de la Providence, 1930 ;

  • Monsieur Gallet, décédé, 1930 ;

  • Le Pendu de Saint-Pholien, 1930 ;

  • La Tête d’un homme, 1931 ;

  • Le Chien jaune, 1931 ;

  • La Nuit du carrefour, 1931 ;

  • Un crime en Hollande, 1931.

19/01/2015

La Mort est mon métier, de Robert Merle

Mémoires du commandant d’Auschwitz

La Mort est mon métier

Sous forme de fiction, Robert Merle livre ce qu’auraient pu être les souvenirs du commandant du camp d’Auschwitz. Rebaptisé Rudolf Lang, l’officier SS raconte comment il a procédé à l’extermination des juifs. Véritable industriel de la mort, il n’a été confronté à aucun cas de conscience. La Mort est mon métier aide à comprendre l’incompréhensible.

            Ce livre est de caractère hybride. C’est à la fois un roman et un document. Robert Merle s’est inspiré de l’entretien qu’eut, en 1945, un psychologue américain avec Rudolf Hœss, commandant du camp d’Auschwitz. A partir d’un compte-rendu, l’auteur a accompli un travail d’imagination pour se mettre dans la peau de l’officier SS et rédiger ce qu’auraient pu être ses mémoires. Mais, parce qu’il s’agit malgré tout d’une œuvre de fiction, Robert Merle a changé certains noms et a rebaptisé Rudolf Hœss en Rudolf Lang. Et c’est donc Rudolf Lang qui est le narrateur de sa propre histoire. Dans ce roman, Robert Merle fait œuvre d’historien en ce sens qu’il nous fait comprendre comment le crime a été rendu possible.

 la mort est mon métier,robert merle           Dans sa préface, Robert Merle met tout de suite les choses au clair : il serait trop facile de dire qu’à Auschwitz c’est le démon qui fut à la manœuvre et de s’en tenir à cette seule explication. Merle poursuit : « Qu’on ne s’y trompe pas : Rudolf Lang n’était pas un sadique. Le sadisme a fleuri dans les camps de la mort, mais à l’échelon subalterne. Plus haut, il fallait un équipement psychique très différent. » Et c’est cet équipement psychique que Robert Merle démonte au fil du livre.

            La première moitié du roman est entièrement consacrée aux jeunes années de Rudolf Lang, de 1913 à 1934. Le petit Rudolf est né dans une famille catholique. Son père lui inculque l’esprit d’obéissance et la crainte du péché. A l’âge de treize ans, il perd la foi. En 1916, à seize ans, il rencontre un jeune lieutenant de cavalerie qui l’hypnotise en lui faisant cette révélation : « Il n’y a qu’un péché, Rudolf, écoute-moi bien. C’est de ne pas être un bon Allemand. Voilà le péché ! »

            Le garçon s’enfuit de chez lui et s’engage dans l’armée. Sa bravoure et son esprit d’obéissance font merveille. Il sert en Asie mineure. Son allié turc liquide un village arabe. Tout étonné, Rudolf objecte : « Mais ce village était innocent ! » Le Turc rétorque : « Il n’y a pas de place en Turquie pour les Arabes et les Turcs. […] Si tu es piqué par une puce, est-ce que tu ne les tues pas toutes ? »

            Sous la République de Weimar, Rudolf Lang travaille dans l’industrie. C’est un ouvrier consciencieux qui obéit aux ordres, qui fait son devoir sans rechigner, et surtout qui tient la cadence. Il se met même, dit-il, « à travailler aveuglément, parfaitement, comme une machine. » Il adhère au parti nazi. Il s’y épanouit pleinement : « J’éprouvais un profond sentiment de paix. J’avais trouvé ma route. Elle s’étendait devant moi, droite et claire. Le devoir, à chaque minute de ma vie, m’attendait. »

Lang ne parle pas de juifs,

mais d’unités à traiter

            Rudolf Lang est repéré par le Reichsführer Himmler qui fait de lui un officier de la SS. Lang est tout dévoué à son chef : « On n’avait plus de cas de conscience à se poser. Il suffisait d’être fidèle, c’est-à-dire d’obéir. Notre devoir, notre unique devoir était d’obéir. » Il est devenu un être sans conscience, complètement déshumanisé, qui s’en remet entièrement à Himmler. Quand le Reichsführer le charge, en tant que commandant d’Auschwitz, de procéder à l’extermination des juifs, Lang soulève des objections. Oh, ce n’est pas de liquider des juifs qui le tracasse, d’ailleurs Lang ne parle pas de juifs ni d’êtres humains, mais d’unités à traiter ; ce qui le préoccupe, c’est de ne pas atteindre le rendement fixé. Il estime l’objectif chiffré trop élevé et s’en ouvre à ses supérieurs : « Si je me base sur le chiffre global de 500 000 unités pour les six premiers mois, j’aboutis à une moyenne de 84 000 unités environ par mois, soit environ 2 800 unités à soumettre par vingt-quatre heures au traitement spécial. C’est un chiffre énorme. »

            Mais, parce qu’il est un soldat obéissant et dévoué à ses chefs, Rudolf Lang se démène pour atteindre l’objectif fixé. C’est un subordonné froid et zélé, qui s’acquitte de sa tâche sans être confronté au moindre cas de conscience. Il travaille beaucoup. Il part le matin à sept heures et rentre à la maison vers dix, onze heures du soir. Il fait preuve d’une réelle efficacité pour se montrer digne de la confiance qu’Himmler a placée en lui. Rudolf Lang est un industriel de la mort.

            La Mort est mon métier peut laisser une impression de malaise. Des esprits bien-pensants déploreront que ce livre ne laisse entrevoir aucune lueur d’espoir. Mais y en avait-t-il à Auschwitz ? La Mort est mon métier aide à comprendre l’incompréhensible. Publié quelques années après la guerre, en 1951, il illustre ce qu’Hannah Arendt allait appeler la banalité du mal.

 

La Mort est mon métier, de Robert Merle, 1952, avec une préface de l’auteur, 1972, collection Folio.