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15/09/2014

La Curée, de Zola

Le roman de l’expropriation

La Curée

Le roman a pour décor le Paris du Second Empire, remodelé par les travaux d’Haussmann. Aristide Saccard, un affairiste, fait fortune en profitant des largesses de l’Etat qui s’est lancé dans une coûteuse politique d’expropriation. La débauche d’argent qui se manifeste dans La Curée est inséparable de la débauche tout court..

            La Curée est le deuxième volume du cycle des Rougon-Macquart, la grande œuvre romanesque de Zola. Publié en 1871, il offre l’avantage d’être quasi-contemporain des événements qu’il évoque. L’histoire se déroule sous le Second Empire et a Paris pour décor. On pourrait presque dire que la capitale en est le personnage principal. Zola fait revivre la destruction du vieux Paris et la naissance du nouveau Paris, fruit des grands travaux du baron Hausmann. En l’espace de quelques années, le visage de la capitale change radicalement. De vieilles maisons sont détruites pour laisser la place à de larges boulevards qui remodèlent la capitale et l’aèrent. La fièvre s’empare alors des spéculateurs qui se disent que, dans cet immense chantier au budget faramineux, il y a beaucoup d’argent à gagner. Zola fait passer le lecteur à l’arrière du décor à travers le personnage d’Aristide Saccard.

  la curée,zola,les rougon-macquart          Aristide Saccard, de son vrai nom Aristide Rougon, monte à Paris, décidé à faire fortune. Il obtient une entrevue avec son frère, Son Excellence Eugène Rougon, ministre de Sa Majesté l’empereur. Eugène se dit prêt à aider Aristide, il veut bien lui mettre le pied à l’étrier, mais lui demande, afin de ne pas se gêner mutuellement, de changer de nom. Arisitde abandonne le patronyme de Rougon et adopte celui de Saccard.

            Saccard obtient un poste de commissaire voyer adjoint à l’hôtel de ville. La place et le traitement y afférant sont médiocres. Il est déçu. Cependant, très vite il s’aperçoit que sa position peut se révéler stratégique. En tant qu’agent voyer, c'est-à-dire agent chargé de la voirie, il dispose d’un accès privilégié au projet du nouveau Paris. Avant tout le monde, il sait où passeront les voies nouvelles, ces boulevards qui redessinent l'agglomération. S’il disposait d’un capital, il pourrait vite le faire fructifier en acquérant des immeubles promis à l’expropriation, sachant que la Ville lui paiera par la suite un bon prix, afin de ne pas ralentir la campagne de travaux. La fortune lui sourit quand sa sœur, jouant le rôle d’entremetteuse, lui fait rencontrer une vieille dame dont la nièce risque le déshonneur. Or, la jeune fille, Renée, est riche et possède des biens immobiliers à Paris. Il donne son accord et épouse la jeune fille.

            Saccard dispose maintenant d’un capital de départ. Son plan est simple. Il achète à sa femme Renée l’un de ses immeuble, pour seulement 50 000 francs. Bien sûr il se garde bien de lui faire savoir que ledit immeuble est situé sur le tracé du futur boulevard Malesherbes. Saccard sait que la maison est promise à la démolition, mais il est bien décidé à se faire exproprier à un prix très élevé. En attendant que la Ville lance la procédure d’expropriation, Saccard a le temps de vendre et de racheter plusieurs fois l’immeuble par l’intermédiaire de prête-noms, en prenant soin à chaque fois de gonfler un peu plus le prix d’achat. Il augmente nettement les loyers, mais, afin de ne pas effrayer les locataires, il leur offre une année gratuite de bail en guise de compensation. Avec sa sœur, il installe une boutique de pianos au rez-de-chaussée, et falsifie les livres de compte pour gonfler le chiffre d’affaire de cette activité quasi-fictive. Et quand vient le moment de l’expropriation, Saccard estime la valeur de son immeuble en tenant compte des revenus, réels ou fictifs, que représentaient pour lui les loyers et l’activité de la boutique. Au départ, la commission des indemnités de la Ville évaluait l’immeuble à 200 000 francs, mais Saccard obtient l’arbitrage d’un jury indépendant qui finalement lui accorde 600 000 francs d’indemnité.

Le point d’orgue du roman est un bal travesti,

grand moment de décadence

            Saccard est un affairiste débordant d’imagination dès qu’il s’agit de se remplir les poches. Il est assoiffé d’argent et consomme la dot de sa femme pour parvenir à ses fins. Saccard a aussi un fils, Maxime, né d’un premier mariage. Maxime est un jeune homme d’une grande beauté, aux traits presque féminins, ce qui n’est pas sans rappeler Lucien de Rubempré, le héros d’Illusions perdues, de Balzac. Il sympathise avec Renée, sa belle-mère, qui, après tout, n’a que dix ans de plus que lui. Il sort avec elle et entre dans son cercle d’amies. L’inceste n’est pas loin. La débauche d’argent qui se manifeste dans La Curée est inséparable de la débauche tout court.

            Le point d’orgue du roman est le bal travesti donné par les Saccard dans leur hôtel particulier. Ces dames doivent se déguiser, ou plutôt se dévêtir, pour interpréter Les Amours du beau Narcisse et de la nymphe Echo, poème en trois tableaux, dans lequel Maxime sera Narcisse et Renée, Echo. L’auteur et le metteur en scène en est M. Hupel de la Noue, un préfet qui passe plus de temps à Paris que dans son département. Le compte-rendu de la soirée est effarant, notamment la scène du buffet qui reste un grand moment de gloutonnerie au cours duquel les invités auront descendu pas moins de trois-cents bouteilles de champagne ! Ce moment d’orgie reste gravé dans l’imaginaire du lecteur. La bonne société du Second Empire, dépeinte par Zola, est une société décadente.

            La Curée est un roman qui procure de bons moments au lecteur, à condition qu’il passe l’obstacle du premier chapitre. Comme dans un roman de Balzac, Zola nous présente, dans le premier chapitre, les principaux personnages qui sont fort nombreux, et cette exposition nécessite un effort d’attention du lecteur. Et toujours dans le premier chapitre, la description de l’hôtel particulier des Saccard est, osons le dire, un peu (trop) longue. Mais dans le deuxième chapitre, l’action démarre véritablement. Le lecteur s’identifie alternativement à Renée, à Maxime et, bien sûr, à Saccard, qui réapparaitra dans L’Argent, publié vingt ans plus tard, et qui est peut-être plus abouti que La Curée.

 

La Curée, de Zola (1871), collections Folio, Garnier, Le Livre de Poche et Pocket.

26/05/2014

Le Petit Chose, de Daudet

L’enfance romancée de Daudet

Le Petit Chose

Alphonse Daudet a mis beaucoup de lui-même dans le personnage du Petit Chose, un être plein de candeur qui rêve de devenir un grand écrivain. Il n’y a pas de longues descriptions et le lecteur s’attache vite aux personnages de ce roman qui rappelle l’œuvre de Dickens.

            Le Petit Chose nous plonge dans le monde de l’enfance et de l’adolescence. Daudet nous conte avec tendresse les débuts dans la vie de son héros, Daniel Esseyte, un garçon plein de candeur, surnommé le Petit Chose. Ce surnom lui colle à la peau depuis le collège ; un professeur l’avait pris en aversion et, constatant sa petite taille et son aspect frêle, l’avait interpellé en ces termes : « Hé ! vous, là-bas, le Petit Chose ! »

 le petit chose,daudet,daniel esseyte           Le roman est divisé en deux parties bien distinctes. La première nous raconte comment, suite à la ruine de ses parents, le Petit Chose est obligé très jeune de gagner sa vie. Sur recommandation, il obtient un poste de maître d’études dans un collège de Sarlande. En le voyant arriver, le principal s’exclame : « Mais c’est un enfant ! Que veux-t-on que je fasse d’un enfant ! » Daniel Esseyte est chargé de surveiller les petits. Les choses se passent assez bien. Quelques mois plus tard, il prend en charge les moyens. Ces garçons de douze à quatorze ans feront de sa vie un enfer.

            La seconde partie du roman raconte la vie parisienne du Petit Chose. Renvoyé de son collège, il monte à Paris rejoindre son frère aîné, Jacques. Jacques constate que son cadet est encore un enfant et le restera à jamais, si bien qu’il décide de jouer le rôle de mère de substitution, d’où le surnom de « mère Jacques » que Daniel lui donne. Les deux frères se donnent pour objectif de reconstruire le foyer. Convaincu des dons de Daniel pour l’écriture et notamment pour la poésie, Jacques le pousse sur cette voie et va chercher à le faire éditer. Mais Jacques est ignare en matière de littérature et se fait bien des illusions sur les capacités littéraires de son cadet.

L’action démarre dès la première page

            Tous les spécialistes de Daudet ont souligné le caractère autobiographique du Petit Chose. Les parents de Daudet furent ruinés, le jeune Alphonse était chétif et myope, il fut surveillant dans un collège, il le quitta précipitamment et rejoignit son frère à Paris, rêvant de gloire littéraire.

            Le mode de narration du roman est singulier. Le Petit Chose raconte lui-même son histoire, tantôt en disant « je », tantôt en parlant de lui à la troisième personne. Le Petit Chose fait bien sûr penser à Dickens. Daniel Esseyte est un peu le de cousin français de David Copperfield. D’où le côté larmoyant du roman de Daudet. Daniel Esseytefait aussi penser à Lucien de Rubempré, le héros d’Illusions perdues, de Balzac. Comme Lucien, Daniel monte à Paris pour devenir un grand écrivain. Comme Lucien, Daniel ne se montre pas à la hauteur du destin qui eût pu être le sien. Mais alors que Lucien est plein d’illusions et croit que le succès l’attend, Daniel est beaucoup plus modeste, voire désabusé. C’est son aîné, Jacques, qui se berce d’illusions.

            Cependant Daudet n’est pas Balzac, dans le sens que son mode de narration se rapproche de celui des écrivains britanniques. Son style est simple et, comme dans les romans anglo-saxons, l’action démarre dès la première page. Il n’y a pas de longues descriptions et le lecteur s’attache très vite aux personnages, dont le premier d’entre eux, Daniel Esseyte. Daudet ne donne jamais l’âge précis de son héros, mais on peut déduire des indications qu’il donne que Daniel a seize ans à Sarlande et dix-sept ans à Paris. Il n’y a pas de date précise, mais l’action semble se dérouler dans les années 1850.

            La lecture ou la relecture du Petit Chose est une récréation que l’on peut s’offrir à tous les âges de la vie.

 

Le Petit Chose, d’Alphonse Daudet (1868), collections Le Livre de Poche et Folio.

14/04/2014

La Maison Nucingen, de Balzac

Histoire d’un banquier goinfre

La Maison Nucingen

Balzac nous raconte comment le baron de Nucingen fit fortune dans la banque sur le dos des épargnants tout en respectant la législation en vigueur. Le livre vaut surtout par les commentaires faits par les personnages, qui nous renseignent sur la société de l’époque. Bien des remarques restent d’actualité au XXIème siècle. Très avisé, Balzac nous rappelle ainsi qu’en bourse, pour limiter les risques, il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

            La Maison Nucingen, par sa brièveté (moins de cent pages), est plus une nouvelle qu’un roman. Le mode de construction est original. Le narrateur retranscrit une conversation qu’il a surprise dans un cabaret. Un soir, il dîne en galante compagnie, quand par derrière une cloison il entend quatre convives évoquer la personne du baron de Nucingen et l’histoire singulière de sa fortune. Le narrateur laisse la parole aux quatre interlocuteurs : Finot, Blondet, Couture, et surtout Bixiou qui semble en savoir plus long que les trois autres.

 la maison nucingen,balzac,la comédie humaine,bixiou           Disons le tout net, il vaut mieux être un familier de La Comédie humaine pour se repérer dans La Maison Nucingen, de très nombreux personnages apparaissant dans le récit. Balzac en est conscient : il écrit que Bixiou se vante, à un moment, d’introduire un vingt-neuvième personnage dans son histoire du baron de Nucingen. Par ailleurs, il n’est pas donné à tout le monde de comprendre les mécanismes précis de la filouterie mise en place par le banquier pour assurer sa fortune. Nous retenons cependant, et c’est là le plus important, qu’il a construit sa fortune sur le dos des autres, et cela en toute légalité. Nous le voyons plumer des épargnants et s’attribuer la fameuse part à goinfre que se réservaient au XIXème siècle de nombreux fondateurs de société par actions. La part à goinfre, ce sont tout simplement des actions gratuites que s’attribue ici le baron de Nucingen, et que l’ensemble des actionnaires paient pour lui. A l’époque, le procédé était légal.

            Ce qui confère au livre toute sa richesse, ce sont les remarques diverses et variées sur la société de l’époque, que Balzac a placées dans la bouche des quatre convives. Ces commentaires restent le plus souvent d’actualité :

            - Pour faire fortune en bourse, il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier et répartir les risques. Couture précise : « Vous avez dix mille francs, vous prenez dix actions de chacune mille dans dix entreprises différentes. Vous êtes volé neuf fois… [….] Une seule affaire réussit ! (par hasard ! – D’accord ! – On ne l’a pas fait exprès ! – Allez ! blaguez ?) Eh ! bien, le ponte assez sage pour diviser ainsi ses masses, rencontre un superbe placement, comme l’ont trouvé ceux qui ont pris les actions des mines de Wortschin. »

            - Mieux vaut voler des millions à des milliers de petits épargnants que cinq mille francs à un seul individu. Dans le premier cas, on ne vous reproche rien, mais dans le second cas il en est tout autrement, dit Blondet : « vous prenez cinq mille francs dans mon secrétaire, on vous envoie au bagne. »

            - Il vaut mieux un homme d’Etat pas très honnête mais efficace, plutôt qu’un ministre vertueux mais imbécile : « Un Premier ministre qui prend cent millions et qui rend la France grande et heureuse, n’est-il pas préférable à un ministre enterré aux frais de l’Etat, mais qui a ruiné son pays ? »

            - A Lyon, les impôts locaux, en fait les fameux octrois perçus à l’entrée de la cité, sont élevés, parce que la ville veut accéder au rang de capitale, selon Blondet : « Lyon veut bâtir des théâtres et devenir capitale, de là des octrois insensés. »

            - Une réforme de la fiscalité est chose impossible en France, déclare le même Blondet. Bixiou lui répond : « Blondet ! Tu as mis le doigt sur la plaie de la France, la Fiscalité qui a ôté plus de conquêtes à notre pays que les vexations de la guerre. Dans le ministère [où j’ai travaillé], il y avait un employé, homme de talent, qui avait résolu de changer tout le système des finances… ah ! bien, nous l’avons joliment dégommé. »

            Une fois le livre terminé, le lecteur est tenté de se dire qu’il sera bon de le relire à tête reposé, afin de saisir toute la signification du propos de Balzac.

 

La Maison Nucingen, de Balzac (1839), collection Folio.