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06/09/2016

La Cousine Bette, de Balzac

Roman kaléidoscope sur la puissance de la femme

La Cousine Bette

La Cousine Bette est l’œuvre foisonnante d’un auteur bouillonnant d’idées. Balzac a imaginé un écheveau d’intrigues et une multitude de personnages. Son roman met en scène des hommes qui multiplient les conquêtes sans s’apercevoir qu’ils sont des marionnettes aux mains des femmes.

            Stefan Zweig considérait que La Cousine Bette et Le Cousin Pons étaient les deux meilleurs romans de Balzac. Ils forment un diptyque intitulé Les Parents pauvres : la cousine Bette et le cousin Pons ont en commun d’être célibataires ; mais, alors que Pons est généreux et naïf, la cousine Bette, elle, est aigrie et jalouse, et s’ingénie à faire le mal.

 la cousine bette,balzac,la comédie humaine           La Cousine Bette débute dans l’hôtel particulier que possède à Paris la famille Hulot. Le baron Hulot d’Ervy, conseiller d’Etat, directeur au ministère de la Guerre, grand officier de la Légion d’honneur, est un ancien de la Grande Armée. Depuis la chute de l’Empire, « il s’était mis, nous dit Balzac, au service actif auprès des femmes ». En 1838, quand commence le roman, il est déjà âgé de soixante ans ; mais, voulant « rester beau à tout prix », il se teint les cheveux et les favoris pour continuer de plaire aux femmes.       Son épouse, Adeline, née Fischer, lui est entièrement dévouée et ferme les yeux sur ses coupables agissements, tellement elle le veut heureux. Malgré ses quarante-sept ans, elle reste belle aux yeux des « amateurs de coucher de soleil ». Le baron et la baronne Hulot ont une fille, Hortense, âgée d’une vingtaine d’années, qu’ils songent à marier.

            Adeline Hulot a une cousine, Elisabeth Fischer, surnommée la cousine Bette, ou tout simplement Lisbeth. Agée de quarante-trois ans, elle « était loin d’être belle comme sa cousine ; aussi était-elle prodigieusement jalouse d’Adeline. La jalousie formait la base de son caractère […]. » Un jour, dans la conversation, la vieille fille laisse entendre qu’elle a un amoureux, ce qui laisse les Hulot incrédules : « l’amoureux de la cousine Bette, vrai ou faux, devint alors un sujet de railleries. »

Le baron Hulot se prend

pour un seigneur libertin du dix-huitième siècle

sans comprendre qu’il vit au dix-neuvième siècle

            En réalité, Lisbeth Fischer s’est liée avec son voisin de palier, un garçon qui a quinze ans de moins qu’elle. Il s’appelle Wenceslas Steinbock, il est comte polonais et vit en exil à Paris, où il est dans le dénuement. Mais il possède un réel talent d’artiste et d’artisan, « c’est un prince de l’outil » qui fabrique des sculptures. Un jour, après l’avoir sauvé du suicide, Lisbeth l’a pris en main et est devenue pour lui une mère. Elle lui a déclaré : « Je vous prends pour mon enfant ». Prenant conscience du talent de Steinbock, elle veut rendre célèbre son nom et lui procurer gloire et fortune. Pour arriver à ce résultat, elle est décidée à le faire travailler dur, quitte à le transformer en esclave. Tout se complique le jour où Mlle Hortense Hulot fait la connaissance du jeune homme ; elle en tombe amoureux et le vole à Lisbeth. Privée de son « enfant », la vieille fille est furieuse, mais garde sa colère pour elle. Décidée à se venger d’Hortense et de sa mère Adeline, elle se dit intérieurement : « Adeline, ô Adeline, tu me le payeras, je te rendrai plus laide que moi ! […] Adeline ! Adeline ! je te verrai dans la boue et plus bas que moi !... Hortense, que j’aimais, m’a trompée… »

            A cette première intrigue viennent se greffer d’autres intrigues. De nombreux personnages entrent en scène au cours de ce roman, dont la fameuse Valérie Marneffe, mariée à un obscur fonctionnaire subordonné au baron Hulot au ministère de la Guerre. Elle multiplie les amants qui lui assurent son train de vie. Son mari étant souffreteux, elle planifie son veuvage, son remariage… puis à nouveau son veuvage, qui lui procureront rente et héritage.

            Sauf exception, les hommes apparaissent comme des marionnettes manipulées par les femmes. De nombreux personnages sont dépravés et les cas d’adultère se multiplient au cours du roman. Il ne faut pas s’étonner de rencontrer la baron Hulot, alors âgé de quatre-vingts ans, s’éprendre d’une fillette de quinze ans. Il ne sait pas résister aux femmes, quitte à mettre en jeu sa fortune et l’honneur de sa famille. Le baron Hulot se prend pour un seigneur libertin du dix-huitième siècle sans comprendre qu’il vit au dix-neuvième siècle, dont les mœurs sont toutes autres.

Mme Marneffe commande un bronze de Samson et Dalila,

pour exprimer la puissance de la femme

            La puissance de la femme et la faiblesse de l’homme éclatent au grand jour quand Valérie Marneffe soumet à sa volonté le baron Hulot, puis Wenceslas Steinbock. Elle commande au sculpteur un groupe de bronze représentant Samson et Dalila, en lui précisant : « Faites Dalila coupant les cheveux à l’Hercule juif ! […] Il s’agit d’exprimer la puissance de la femme. Samson n’est rien là. C’est le cadavre de la force. Dalila, c’est la passion qui ruine tout. »

            Les personnages ne sont ni en noir et blanc, ni stéréotypés. Leur caractère est souvent complexe. Les bonnes actions sont difficiles à démêler des mauvaises ; car, si au premier abord certains actes apparaissent désintéressés, ils recèlent en réalité leur part de calcul. Cela devient vite évident dans le cas de Lisbeth, qui s’est fait la protectrice de Wenceslas Steinbock. Il y a même quelque chose de diabolique chez elle. C’est la reine de la dissimulation ; elle fait du mal aux Hulot en ne cessant de les convaincre qu’elle agit pour leur bien. Quand elle est reçue à dîner chez eux, elle est, nous dit Balzac, « une araignée au centre de sa toile ».

Le baron Hulot veut obtenir une nomination de complaisance

pour le mari de sa maîtresse

            Balzac n’est pas tendre pour la monarchie de Juillet qu’il n’aime pas, mais il n’épargne pas non plus le régime de la Restauration. Pour s’attirer les faveurs de Mme Marneffe, le baron Hulot veut accélérer la promotion de son mari ; il s’adresse directement à son vieux camarade directeur du personnel au ministère de la Guerre. Ce dernier met en garde Hulot contre une nomination de complaisance qui serait accordée à M. Marneffe : « Ce serait un scandale dans les bureaux où l’on s’occupe déjà beaucoup de vous et de Mme Marneffe. » Mais, complètement désabusé, le directeur, comme pour relativiser, ajoute aussitôt : « Mon cher, on nous reproche tant de choses qu’une de plus ou une de moins ! nous n’en sommes pas à notre virginité en fait de critiques. Sous la Restauration, on a nommé des gens pour leur donner des appointements et sans s’embarrasser du service… »

            Il y a malgré tout quelques personnages admirables, tel le maréchal Forzenheim, frère aîné du baron Hulot, qui, en « vrai républicain », éprouve l’ « amour du pays, de la famille et du pauvre ».

            La passion, le vice, la jalousie, l’adultère, la concussion, la puissance de la femme et la faiblesse de l’homme sont au cœur de ce roman qui se lit d’autant plus facilement que l’histoire commence immédiatement. Certes il y a des descriptions et des digressions, mais les chapitres sont courts, ce qui permet à Balzac de montrer ses qualités de feuilletoniste en tenant en haleine le lecteur.

            La Cousine Bette est l’un des derniers romans achevés par Balzac, Son cerveau est alors au paroxysme de la stimulation et de la création. Cette suractivité cérébrale lui fait imaginer une multitude de personnages et de situations, dont on ne retrouve l’équivalent que dans Splendeurs et misères des courtisanes, rédigés simultanément avec Les Deux Cousins.

            Peu de temps après l’achèvement de La Cousine Bette, le cerveau de Balzac, soumis à trop de tensions, cessa de lui obéir et l’obligea à arrêter définitivement son activité d’écriture.

 

La Cousine Bette, de Balzac, 1846, collection Bordas (épuisé) et collections Folio, Garnier Flammarion et Le Livre de Poche (on pourra préférer les versions publiées en Folio et en Garnier Flammarion, qui reprennent la division en chapitres voulue par Balzac.)

25/04/2016

Germinal, de Zola

Célèbre roman sur la condition ouvrière

Germinal

La crise économique frappe de plein fouet les industries du nord de la France. Pour rester compétitive, la Compagnie des mines de Montsou décide de baisser le coût du travail. Les ouvriers se mettent en grève. Le mouvement s’annonce dur. Plus de cent ans après sa publication, Germinal reste le roman synonyme de la condition ouvrière.

            Germinal est l’un des romans les plus célèbres de Zola, sinon le plus célèbre, publié dans le cycle des Rougon-Macquart. De nos jours encore, pour qualifier des conditions de travail déplorables, les expressions telles que « On se croirait chez Zola » ou « C’est digne de Germinal » sont éloquentes et clairement connotées. Il faut dire que Zola est l’un des premiers écrivains à s’être intéressé de près à la classe ouvrière, ici aux mineurs de fond du nord de la France. Il montre que, par leurs sacrifices au travail, les ouvriers ont rendu possibles la Révolution industrielle et l’enrichissement de la bourgeoisie sous le Second Empire.

      germinal,zola,les rougon-macquart      Autant le dire tout de suite, le style de Zola ne brille ni par sa fluidité ni par son élégance. Le lecteur se doit donc de faire un effort pour accrocher à des phrases qui ne coulent pas comme l’eau de source. On sent que Zola a mené tout un travail d’enquête sur le terrain, qu’il restitue en décrivant précisément les conditions de travail des mineurs, si bien que le premier quart du roman est essentiellement composé de descriptions. L’histoire ne commence vraiment qu’avec le déclenchement de la grève. Et là, tel un metteur en scène de cinéma, Zola sait diriger sa foule de papier et met en scène des grévistes criants de vérité. Le lecteur est alors plongé au cœur de la manifestation, pris en étau entre les mineurs déchainés, prêts à tout casser, et les bourgeois, garants d’un certain ordre social.

            C’est la famille Maheu qui est au cœur du roman. Le couple a sept enfants, âgés de vingt-et-un ans à trois mois. Chez les Maheu, dès qu’un enfant est en âge de travailler, il descend à la mine, qu’il soit fille ou garçon. C’est ainsi que Lydie, « chétive fillette de dix ans » va au puits. L’argent que chacun rapporte est nécessaire à ce foyer qui a du mal à joindre les deux bouts. Le sort de leurs voisins n’est guère plus enviable, au point que le coron du Voreux a été surnommé par ses habitants le « coron Paie-tes-Dettes ». Les mineurs sont payés à la quinzaine ; et le dimanche, jour chômé, n’est bien sûr pas rémunéré.

Ce qui étonne le plus Lantier,

ce sont les brusques changements de température au fond du puits

            Les Maheu hébergent un locataire âgé d’une vingtaine d’années, Etienne Lantier, qui vient d’être embauché à la mine. C’est avec lui, qui n’était jamais descendu dans un puits, que le lecteur découvre le quotidien du mineur. Le matin, les Maheu se lèvent à quatre heures pour boire un café préparé avec une mauvaise eau qui donne la colique. En leur compagnie, Etienne pénètre l’univers souterrain de la mine ; il ne cesse de se heurter la tête au plafond, tandis que pas un de ses camarades, à force d’habitude, ne se cogne. Il souffre du sol glissant et traverse de véritables mares. Zola insiste sur les chauds et froids : « Mais ce qui l’étonnait surtout, c’étaient les brusques changements de température. En bas du puits, il faisait très frais, et dans la galerie de roulage, par où passait l’air de la mine, soufflait un vent glacé, dont la violence tournait à la tempête, entre les muraillements étroits. Ensuite, à mesure qu’on s’enfonçait dans les autres voies, qui recevaient seulement leur part disputée d’aérage, le vent tombait, la chaleur croissait, une chaleur suffocante, d’une pesanteur de plomb. » Zola poursuit : « C’était Maheu qui souffrait le plus. En haut, la température montait jusqu’à trente-cinq degrés, l’air ne circulait pas, l’étouffement à la longue demeurait mortel. » A trois heures de l’après-midi, quand les Maheu remontent, leur journée finie, ils sont relayés par une autre équipe, car la mine tourne vingt-quatre heures sur vingt-quatre : « Jamais la mine ne chômait, il y avait nuit et jour des insectes humains finissant la roche à six-cents mètres sous les champs de betterave. »

            Le puits est exploité par la Compagnie des mines de Montsou. Le directeur général, M. Hennebeau, n’en est pas le propriétaire ; « il est payé comme nous », précise un ouvrier. Son neveu Paul Négrel, âgé de vingt-six ans, est l’ingénieur de la fosse. Il passe ses journées au fond du puits, au milieu des ouvriers. Zola écrit : « Il était vêtu comme eux, barbouillé comme eux de charbon ; et, pour les réduire au respect, il montrait un courage à se casser les os, passant par les endroits les plus difficiles, toujours le premier sous les éboulements et dans les coups de grisou. »

Alors que le salariat n’a pas encore trouvé sa forme,

les ouvriers sont payés à la tâche

            Mais la crise est là. La surproduction menace. Pour rester compétitive, la Compagnie doit baisser ses coûts. On dirait aujourd’hui que l’entreprise doit faire un effort de compétitivité qui passe par la baisse du coût du travail. Pour ce faire, à une époque où le salariat n’a pas encore trouvé sa forme, la rémunération se faisant à la tâche, la Compagnie organise la concurrence entre ouvriers en mettant aux enchères les tailles. Il s’agit d’enchères inversées qui favorisent, pour prendre une expression actuelle, le « dumping social ». Quarante marchandages sont offerts aux mineurs, et, face à l’ingénieur qui procède aux adjudications, Maheu a peur de ne rien obtenir s’il ne baisse pas suffisamment la rémunération qu’il réclame ; car : « Tous les concurrents baissaient, inquiets des bruits de crise, pris de la panique du chômage. » A la sortie, Etienne a ce commentaire : « En voilà un égorgement !... Alors, aujourd’hui, c’est l’ouvrier qu’on force à manger l’ouvrier ! » Le propriétaire de la mine voisine de Montsou se montre lucide et honnête quand, en privé, il déclare : « L’ouvrier a raison de dire qu’il paie les pots cassés. »

            La colère monte dans le coron du Voreux. Les femmes, qui gèrent le ménage et donc la pénurie, sont en première ligne. La Maheu, très remontée, ne cesse de répéter : « Il faudra que ça pète. »

            La colère monte contre les bourgeois qui auraient confisqué à leur profit les révolutions de 1789, 1830 et 1848 : « L’ouvrier ne pouvait tenir le coup, la révolution n’avait fait qu’aggraver ses misères. C’étaient les bourgeois qui s’engraissaient depuis 89. » A Montsou, il existe pourtant des bourgeois généreux. Ainsi, les Grégoire, actionnaires de la Compagnie qui vivent de leur rente, pratiquent la charité, mais à leur manière : « Il fallait être charitable, ils disaient eux-mêmes que leur maison est la maison du bon Dieu. Du reste, ils se flattaient de faire la charité avec intelligence, travaillés de la continuelle crainte d’être trompés et d’encourager le vice. Ainsi, ils ne donnaient jamais d’argent, jamais ! pas dix sous, pas deux sous, car c’était un fait connu, dès qu’un pauvre avait deux sous, il les buvait. » A la place, les Grégoire ne font que des dons en nature, non en nourriture, mais sous forme de vêtements chauds.

Sous prétexte d’améliorer la sécurité au travail,

l’employeur organise une baisse déguisée des rémunérations

            Devant tant d’injustice, Etienne décide d’agir. Il s’enflamme en apprenant la création, à Londres, de l’Association internationale des travailleurs, la fameuse Internationale : « Plus de frontières, les travailleurs du monde entier se levant, s’unissant, pour assurer à l’ouvrier le pain qu’il gagne. » Il entreprend de fonder une section à Montsou et de mettre en place une caisse de prévoyance. Cette caisse servirait des secours en cas de grève. Or un conflit éclate quand, sous prétexte d’améliorer la sécurité au travail, la Compagnie décide d’un nouveau mode de rémunération : « Devant le peu de soin apporté au boisage, lasse d’infliger des amendes inutiles, elle avait pris la résolution d’appliquer un nouveau mode de paiement, pour l’abattage de la houille. Désormais, elle paierait le boisage à part […]. Le prix de la berline de charbon abattu serait naturellement baissé […]. » Les ouvriers, comprenant qu’il s’agit là d’une baisse déguisée des rémunérations, décident la grève, avec Lantier pour meneur. Le garçon est fort de ses idées socialisantes. Il abreuve ses camarades de paroles, mais il a mal assimilé ses lectures et manque de bases intellectuelles solides, nous dit Zola. Le cabaretier Rasseneur, qui avait jadis été licencié de la mine, se pose en concurrent de Lantier et propose une voie qu’il veut plus raisonnable ; il met en garde les ouvriers qui seraient tentés de faire main basse sur les moyens de production : « Il expliquait que la mine ne pouvait être la propriété du mineur, comme le métier est la propriété du tisserand, et il disait préférer la participation aux bénéfices, l’ouvrier intéressé, devenu l’enfant de la maison. » Mais Rasseneur ne sera pas écouté.

            Lantier lui-même finit par être dépossédé de la grève qui tourne à l’émeute. Les femmes sont les plus hargneuses. Lors d’une manifestation, elles veulent déshabiller une bourgeoise qu’elles trouvent sur leur passage, et s’écrient : « Le cul à l’air ! » Puis il y a du sang. Un acte de sabotage est même commis à la mine, provoquant une catastrophe dont des ouvriers sont les premières victimes. Quand les régisseurs de la Compagnie apprennent l’origine criminelle de l’incident, ils préfèrent la taire et parler d’accident, quitte à être accusés de négligence, afin d’éviter tout effet d’imitation ; il s’agit de ne pas donner de mauvaises idées à des apprentis criminels.

            La grève n’a pas que du mauvais pour la Compagnie, car elle contribue à nettoyer le marché en faisant succomber les sociétés trop faibles pour résister à un mouvement aussi dur. Une fois la grève finie, la Compagnie peut escompter acheter à prix cassé ceux de ses concurrents qui auront fait faillite entre-temps. C’est ainsi qu’une espèce de darwinisme économique est à l’œuvre.

            Avec le recul, il parait évident que Germinal ne pouvait que choquer le lecteur bourgeois de l’époque, à cause du langage employé et des situations décrites. D’une certaine manière, Zola, c’est l’écrivain bourgeois qui bouscule sa classe sociale, quitte à l’effrayer, afin de la mettre en garde contre les conséquences que pourrait avoir son indifférence au sort de la classe ouvrière.

 

Germinal, de Zola, 1883, collections Le Livre de poche, Folio, Garnier Flammarion et Pocket.

21/03/2016

Bouvard et Pécuchet, de Flaubert

Roman encyclopédiste resté très moderne

Bouvard et Pécuchet

Bouvard et Pécuchet sont deux êtres ridicules qui passent en revue tous les champs de la connaissance. Joignant la pratique à la théorie, ils sont tour à tour cultivateurs, médecins, écrivains, philosophes… Mais toutes leurs expériences ratent invariablement, car ils manquent de méthode, sont dépourvus de sens critique et n’arrivent pas à fixer leur attention. Ce roman incite à la modestie et reste très moderne dans une société qui ne cesse de sauter d'un sujet à l'autre.

            Bouvard et Pécuchet est un roman foisonnant à prétention encyclopédiste. Les deux personnages créés par Flaubert embrassent tour à tour quasiment toutes les activités humaines, depuis l’agriculture jusqu’à la philosophie, en passant par l’archéologie, la médecine, la politique et l’éducation. Pour ce faire, avant de se lancer dans quoi que ce soit, ils se renseignent et lisent beaucoup. Flaubert fait œuvre d’érudit en énumérant et commentant un par un les livres qu’ils consultent, en général des livres savants qui font autorité. Pourtant, en dépit du soin qu’ils mettent à se documenter, ils échouent dans les expériences qu’ils entreprennent. Avec eux, tout rate. Et c’est cela qui rend le livre passionnant ; certes le lecteur s’aperçoit bien qu’il a affaire à deux prétentieux, et en même temps il cherche à s’expliquer leurs échecs à répétition, alors que pourtant ils choisissent de lire les grands auteurs et essaient de faire preuve de bon sens.

      bouvard et pécuchet,flaubert      En 1839, quand ils se rencontrent pour la première fois, Bouvard et Pécuchet ont tous deux quarante-sept ans. L’un est veuf tandis que l’autre est célibataire. Ils sont tous deux copistes, l’un dans une maison de commerce, l’autre au ministère de la Marine. C’est le coup de foudre, nous dit Flaubert ; ils deviennent inséparables. Quand Bouvard touche un héritage et que Pécuchet part en retraite, ils décident de se retirer en Normandie. Ils achètent un domaine à Chavignolles, composé d’une demeure et d’une ferme de trente-huit hectares. Tout d’abord ils s’essaient au jardinage. Les premiers résultats étant prometteurs, ils voient plus loin. Flaubert poursuit : « Puisqu’ils s’entendaient au jardinage, ils devaient réussir dans l’agriculture ; et l’ambition les prit de cultiver leur ferme. Avec du bon sens et de l’étude ils s’en tireraient sans doute. » Ils se renseignent auprès de leurs voisins, et surtout ils lisent beaucoup de livres : « Ils se consultaient mutuellement, ouvraient un livre, passaient à un autre, puis ne savaient que résoudre devant la divergence d’opinion. » Les livres se contredisant dans leur précepte, les deux hommes ont tendance à donner raison au dernier auteur qu’ils ont lu.

            Il arrive que certaines idées leur montent à la tête, ainsi sur les engrais : « Excité par Pécuchet, [Bouvard] eut le délire de l’engrais. […] Il employa la liqueur belge, le lizier suisse, la lessive, des harengs saurs, du varech, des chiffons, fit venir du guano, tâcha d’en fabriquer, et, poursuivant jusqu’au bout ses principes, ne tolérait pas qu’on perdît l’urine ; il supprima la fosse d’aisance. […] Le colza fut chétif, l’avoine médiocre, et le blé se vendit mal, à cause de son odeur. »

Bouvard et Pécuchet prétendent guérir les malades

et reprochent au médecin le caractère empirique de son savoir

            Après leur échec dans l’agriculture, Bouvard et Pécuchet ne se découragent pas et se lancent dans la chimie et la médecine. Là encore, ils lisent beaucoup, notamment le Dictionnaire des sciences médicales, et se lancent aussitôt dans des expériences. L’une d’elles porte sur la soif : « On les vit courir le long de la grande route, revêtus d’habits mouillés et à l’ardeur du soleil. C’était pour vérifier si la soif s’apaise par l’application de l’eau sur l’épiderme. Ils rentrèrent haletants et tous les deux avec un rhume. »

            Forts de leur savoir, les deux maladroits prétendent guérir les gens de Chavignolles. Au cours d’une visite chez un malade, le médecin du village est apostrophé par Bouvard, qui lui reproche le caractère empirique de son savoir fondé sur l’observation. Piqué au vif, le médecin se défend et déclare : « D’abord, il faut avoir fait de la pratique. » Ce à quoi Bouvard répond : « - Ceux qui ont révolutionné la science n’en faisaient pas ! Van Helmont, Bœrhave, Broussais lui-même. » Sûrs de leur savoir, Bouvard et Pécuchet passent à l’acte et entreprennent de soigner des malades.

            Après avoir provoqué des dégâts dans la population, les deux hommes se lassent de la médecine et se lancent dans l’archéologie. Ils fondent un muséum, aménagé dans une pièce de leur demeure.

Bouvard et Pécuchet se lancent en littérature

et entament l’écriture d’une biographie

            Puis, ils étudient la littérature et entament la lecture de l’œuvre de Balzac. Flaubert écrit : « L’œuvre de Balzac les émerveilla ». Ainsi Bouvard s’écrie : « Quel observateur ! », émettant ainsi un poncif. Mais Pécuchet le refroidit en disant : « Moi je le trouve chimérique. Il croit aux sciences occultes, à la monarchie, à la noblesse, est ébloui par les coquins, vous remue des millions comme des centimes, et ses bourgeois ne sont pas des bourgeois, mais des colosses. Pourquoi gonfler ce qui est plat, et décrier tant de sottises ! Il a fait un roman sur la chimie, un autre sur la Banque, un autre sur les machines à imprimer, comme un certain Ricard avait fait " le cocher de fiacre ", " le porteur d’eau ", " le marchand de coco ". » Ils dévorent aussi Alexandre Dumas, qui les enthousiasme. Puis Pécuchet décide de le réviser « au point de vue de la science. » A l’aide d’un dictionnaire, il se rend compte que Dumas n’est pas à une approximation près : « L’auteur, dans les Deux Diane, se trompe de dates. Le mariage du Dauphin François eut lieu le 15 octobre 1548, et non le 20 mars 1549. » Après avoir constaté toutes les libertés prises avec l’histoire, « Pécuchet n’eut plus confiance en Dumas. »

            N’ayant peur de rien, Bouvard et Pécuchet prétendent se lancer dans l’écriture. Ils décident de s’attaquer à la rédaction d’une biographie du duc d’Angoulême. Pour bien faire, ils vont en bibliothèque pour se documenter, mais s’embrouillent dans leurs recherches. Alors ils décident d’écrire une pièce de théâtre, mais peinent à trouver un sujet ; ils étudient La Pratique du théâtre, d’Aubignac, espérant que ce livre les dépannera. Ils sèchent lamentablement et abandonnent leur projet.

            Ils se lancent alors dans la philosophie. Ils lisent Descartes, Kant, Leibniz, Bossuet… Au bout du compte, ils voient moins clair qu’avant : « Et tous deux s’avouèrent qu’ils étaient las des philosophes. Tant de systèmes vous embrouillent. La métaphysique ne sert à rien. On peut vivre sans elle. »

            Délaissant la philosophie, ils recueillent deux petits orphelins, Victor (comme « l’enfant sauvage ») et Victorine, et entament leur éducation. Mais comment les faire progresser ? Bouvard hésite : « Rien n’est stupide comme de faire apprendre par cœur ; cependant si on n’exerce pas la mémoire, elle s’atrophiera et ils serinèrent leurs premières fables de La Fontaine ». Puis il s’aperçoit qu’une forte motivation à caractère matériel les fait vite progresser : « Comme Victor était enclin à la gourmandise, on lui présentait le nom d’un plat ; bientôt il lut couramment dans Le Cuisinier français. » La méthode porte ses fruits, mais en pratiquant ainsi, Bouvard et Pécuchet courtisent les défauts des enfants, ce qui est pernicieux.

Bouvard et Pécuchet sont des touche-à-tout autodidactes

et brouillons

            En fait, Bouvard et Pécuchet sont des touche-à-tout autodidactes. Ils s’intéressent à tous les sujets. Rien de ce qui est humain ne leur est étranger. Ils lisent beaucoup en s’imaginant que les livres donnent réponse à tout. Mais les deux hommes ont un problème de méthode, dès le départ. Ils ne sont pas travaillés par le doute quand ils s’attaquent à un sujet d’étude, et ils n’arrivent pas à fixer leur attention sur un sujet. Ils « zappent » sans arrêt. Face au flot d’informations auquel ils sont confrontés, ils sont vite débordés. Ils sont brouillons et n’ont pas la distance critique qui leur permettrait de faire la part des choses chez un auteur, d’où leurs enthousiasmes, par exemple pour Dumas, suivis de déceptions à la hauteur de l’enthousiasme qui a précédé. Ils n’arrivent pas à se forger une opinion solide et argumentée et sont versatiles. Ils se contentent de connaissances livresques sans arriver à les confronter à leur expérience. Bouvard et Pécuchet sont étonnamment modernes et nous invitent à l’humilité et au doute perpétuel. D’une certaine manière, pour paraphraser Flaubert, on pourrait dire : « Bouvard et Pécuchet, c’est nous ! »

            Flaubert est mort avant d’avoir achevé son roman. Le récit s’interrompt brutalement. Le lecteur note cependant une évolution dans le comportement de Bouvard et Pécuchet, qui semblent peu à peu prendre du recul et trouver ce qu’on pourrait appeler la voie de la sagesse. Plus l’histoire avance, moins les deux hommes semblent ridicules. S’il manque bien des développements à ce roman inachevé, heureusement les notes laissées par Flaubert nous indiquent le dénouement qu’il avait prévu.

 

Bouvard et Pécuchet, de Flaubert, 1880, collections Le Livre de Poche et Folio.