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13/03/2017

Le Prix du danger, d'Yves Boisset

Film d’anticipation sur la téléréalité

Le Prix du danger

Le Prix du danger est un jeu télévisé au cours duquel le candidat tente d’échapper à une équipe de chasseurs lancés à ses trousses. Sorti en 1983, ce film annonce les dérives de ce qui sera baptisé plus tard la « téléréalité ». Il n’a pas pris une ride.

            Les règles du jeu télévisé Le Prix du danger sont simples. Un candidat est déposé par hélicoptère à un point A, situé quelque part en ville ; et il doit gagner un point B, connu de lui seul et de la production. Sur son parcours il est poursuivi par une équipe de chasseurs, qui essaient, en toute « sportivité », de le rattraper. Si, à l’issue du jeu, le candidat a réussi à leur échapper, alors il empoche une récompense d’un million de dollars ; dans le cas contraire, sa veuve reçoit un lot de consolation de dix mille dollars.

            Yves Boisle prix du danger,yves boisset,gérard lanvin,piccoli,marie-france pisier,bruno cremer,andréa ferréolset eut l’idée de ce film dès la fin des années soixante, après avoir lu une nouvelle de quelques pages, The Prize of peril, écrite par un auteur de science-fiction, Robert Shekley. Il eut beaucoup de mal à monter son projet et dut patienter plus d’une dizaine d’années.

            Le spectateur comprend que l’histoire se passe dans un futur proche. Bien qu’aucune date ne soit mentionnée, Boisset précisa par la suite qu’il avait en tête l’année 2005. Il voulait ainsi se projeter une vingtaine d’années plus tard, sachant que le film fut tourné en 1982. Le pays semble imaginaire, même si, dans le film, la devise utilisée est le dollar.

            Le décor tient une place de première importance dans ce film à caractère urbain. A l’exception de quelques séquences dans le RER parisien, l’essentiel du film fut tourné à Belgrade. Boisset a su tirer parti de l’architecture stalinienne de la capitale yougoslave, avec ses vastes esplanades et ses barres d’immeubles écrasantes. Cet urbanisme sans âme est à l’image d’une société devenue déshumanisée.

            Dans cette société rongée par le chômage de masse, le jeu Le Prix du danger offre l’espoir aux candidats d’échapper à la précarité et de gagner la tranquillité matérielle pour le restant de leurs jours. Les producteurs ont reçu l’approbation officielle du ministre du Chômage, qui est bien conscient de l’utilité sociale d’une telle émission.

            Ils sont cependant attaqués en justice par des idéalistes qui dénoncent le caractère meurtrier du jeu. Il est vrai qu’en règle générale le candidat est rattrapé par les chasseurs dans les dernières minutes de l’émission.

            Face à leurs détracteurs, les producteurs ne manquent pas d’arguments ; le jeu, disent-ils, est un moyen pour les téléspectateurs d’exorciser la violence qui est en eux. De même que, précisent-ils, la criminalité chute en cas de guerre, les statistiques montrent une baisse très nette de la délinquance les jours de diffusion de l’émission. Et quand le caractère prétendument meurtrier du jeu leur est reproché, ils n’ont aucun mal à démontrer qu’ils agissent dans un cadre légal ; ils se contentent d’utiliser une faille de la loi sur le suicide librement consenti, qui autorise à demander l’aide d’autrui pour mourir.

Michel Piccoli se montre mielleux dans le rôle de l’animateur

qui envoie les candidats à la mort

            Dans ce film qui se passe quasiment en temps réel, c’est Gérard Lanvin qui incarne le candidat. Son rôle est très physique : on le voit courir, grimper et sauter, comme le faisait Belmondo à la même époque. Michel Piccoli est l’animateur du jeu : affublé d’une perruque ridicule et d’un complet immaculé, il est le M. Loyal de ces jeux du cirque moderne ; il se montre mielleux avec les candidats qu’il envoie à la mort, et se prend très au sérieux devant son public. Il est vrai que son émission rassemble, nous dit-on, plus de cent millions de spectateurs. Le personnage qu’interprète Piccoli n’est pas sans rappeler Guy Lux et Léon Zitrone dans la présentation d’Interville.

             En voyant ce film, il faut avoir en tête qu’à sa sortie, en 1983, la téléréalité n’existait pas encore. En France, il n’y avait pas de chaîne privée, les trois chaînes existantes (TF1, Antenne 2 et FR3) étant publiques. Les quelques jeux télévisés que regardaient les Français étaient Des Chiffres et des lettres, Les Jeux de 20 heures, Jeux sans frontière… Le plus sportif de ces jeux était La Chasse au trésor avec Philippe de Dieuleveult, le Tintin de la télévision, mais l’émission se voulait autant intellectuelle que sportive.

              Autrement dit, Le Prix du danger est un film qui fut en avance sur son temps, en anticipant les dérives de ce qui allait être baptisé la téléréalité. Il se peut que le film d’Yves Boisset rappelle à certains cinéphiles Les Chasses du comte Zarof, qui, au début des années trente, mettait déjà en scène une chasse à l’homme. Le Prix du danger est un spectacle qui n’a pas vieilli et dans lequel le spectateur n’a pas le temps de souffler.

 

Le Prix du danger, d’Yves Boisset, 1982, avec Gérard Lanvin, Michel Piccoli, Marie-France Pisier, Bruno Cremer et Andréa Ferréol, DVD Tamasa Diffusion.

06/02/2017

Les Possédés, de Dostoïevski

Œuvre majeure de la littérature

Les Possédés

(Les Démons)

Pour comprendre le terrorisme et ses racines, la lecture du roman de Dostoïevski est fort utile. Dans une petite ville de province russe, alors que des conjurés envisagent de détruire la société, un jeune officier, Stavroguine, revient au pays et se fait remarquer par ses incartades. Pour expliquer son comportement, on le dit fou. Mais l’est-il vraiment, ou n’est-il pas plutôt habité par le Mal ? Les Possédés sont une œuvre majeure de la littérature dans laquelle Dostoïevski présente une galerie de portraits de révolutionnaires prêts à tuer au nom de la Cause.

            Dans ce livre, l’histoire est racontée par un narrateur dont on ne connaît pas l’identité précise. On sait seulement qu’il s’agit d’un jeune fonctionnaire, M. G-v, qui rapporte les « événements étranges » qui se sont déroulés dans la petite ville de province qu’il habite. Les journaux de Saint-Pétersbourg ont relaté l’affaire, mais en exagérant les faits, que le narrateur, lui, tient à décrire fidèlement.

      les possédés,dostoïevski,les démons      Le premier personnage à apparaître dans le récit s’appelle Stépane Trophimovitch Verkhovensky, un ancien professeur qui s’était enthousiasmé pour les « idées nouvelles ». Devenu veuf après quelques années de mariage, il fit la connaissance d’une femme à la forte personnalité, Varvara Pétrovna Stavroguine, veuve du général Stavroguine, l’un des plus gros propriétaires de la province. Elle prit Stépane Trophimovitch à son service pour assurer l’instruction de son fils unique, Nicolaï Vsévolodovitch.

            Les années passèrent. Nicolaï Vsévolodovitch Stavroguine avait grandi et avait quitté la province pour faire une carrière d’officier. Un jour, il démissionna de l’armée et revint dans sa province. Voici tel qu’il apparut au narrateur au moment de son retour : « C’était un jeune homme de vingt-cinq ans, extrêmement beau ; […] c’était le plus élégant des gentlemen que j’eusse jamais rencontrés […]. Sa taille était au-dessus de la moyenne. Varvara Pétrovna le contemplait avec orgueil, mais aussi avec une certaine inquiétude. » Il faut dire que le jeune Stavroguine revenait au pays avec une fâcheuse réputation, due à son inconduite et à ses excès. Le narrateur allait lui-même être le témoin de l’une de ses incartades.

            Il y avait dans la ville un club de notables qui se réunissait régulièrement. Au cours de l’une de ces soirées, un des doyens du club, Gaganov, un homme honorable, ne cessa de répéter son expression favorite : « Non, je ne me laisserai pas mener par le bout du nez, moi ! » Entendant cela, Stavroguine, qui s’était tenu à l’écart de toute discussion, s’approche du vieil homme, le saisit fortement de ses deux doigts par le bout du nez, et lui fait faire le tour de la salle.

Stavroguine était de ces natures qui tuent froidement

et non dans l’aveuglement de la colère

            Les incartades du jeune homme se multiplièrent. Il fut examiné par des médecins qui conclurent qu’il ne disposait plus ni de sa raison ni de sa volonté, et qu’il était sujet à des crises de folie. Pourtant le narrateur reste sceptique devant cette explication ; car, après avoir observé le jeune homme, il eut l’impression d’avoir affaire à un être raisonnable gardant toujours son sang-froid : « Nicolaï Vsévolodovitch était de ces natures qui ne connaissent pas la peur. Dans un duel, il était capable de soutenir, avec le plus grand sang-froid, le feu de son adversaire pour le viser ensuite et le tuer avec une tranquillité féroce. […] Oui, il était de ces natures qui tuent en se rendant compte de leur acte et non dans l’aveuglement de la colère. Je crois même qu’il n’avait jamais connu ces accès de fureur qui nous enlèvent toute possibilité de réflexion. »

            Un autre personnage inquiétant fit son retour dans la province, c’est Piotr Stépanovitch Verkhovensky, le fils né du mariage de Stépane Trophimovitch, que nous appellerons Verkhovensky tout court pour le distinguer de son père. En ville, il était considéré comme un « étudiant bavard et un peu toqué ». Son comportement à lui aussi apparut singulier. Au lieu de tomber dans les bras de son père qu’il n’avait pas vu depuis des années, il se montra désagréable avec lui et ne cessa de le rabrouer.

            En réalité, Verkhovensky était l’un des chefs d’une société secrète de révolutionnaires. Dans la province il avait constitué un groupe, dit le groupe des Cinq, rassemblant de jeunes notables. Il les réunit un soir en secret et leur explique qu’il a besoin de leur concours pour détruire la société actuelle : « Chacun de vous a une lourde tâche à accomplir. Vous êtes appelés à rénover une société décrépite et puante : que cette pensée stimule continuellement votre courage ! Tous vos efforts doivent tendre à ce que tout s’écroule, l’Etat et sa morale. Nous resterons seuls debout, nous qui sommes préparés depuis longtemps à prendre le pouvoir en main. » Voulant prévenir tout acte d’indiscipline, Verkhovensky déclare aux conjurés que d’autres groupes des Cinq existent à travers toute la Russie : « Vous n’êtes qu’une des mailles de l’immense réseau et vous devez obéir aveuglement au Comité central. »

            Or l’un des membres du groupe, Chatov, un ancien étudiant, souhaitait faire défection. Depuis qu’il avait fait un voyage en Amérique, il s’interrogeait maintenant sur l’existence de Dieu et appelait ses anciens camarades « des démons ». Devant un tiers, il fit valoir son droit de s’affranchir de la tutelle de la société secrète : « Je leur ai déclaré honnêtement que nous étions en désaccord sur tous les points. C’est mon droit, le droit de ma conscience, de ma pensée… Je n’admettrai pas… Nulle force ne pourra… » Après avoir bredouillé ces quelques paroles, Chatov comprit qu’il était condamné et ajouta : « Oh ! ils ne connaissent que ça, eux : la peine de mort… »

Stavroguine illustre la théorie du bouc-émissaire,

telle qu’elle sera conceptualisée au vingtième siècle

par le philosophe René Girard

            Dans son projet, Verkhovensky avait prévu un grand rôle pour Stavroguine, dont la beauté le fascinait et dont il voulait faire un symbole. Homme intelligent, Stavroguine comprit que Verkhovensky se donnait une importance qu’il n’avait pas et qu’il exagérait la force et l’étendue de son réseau aux prétendues « ramifications infinies ». Verkhovensky concéda à son interlocuteur que beaucoup de choses dans cette affaire étaient le fruit de son imagination : « J’invente tout exprès des titres et des fonctions ; j’institue des secrétaires, des émissaires secrets, des trésoriers, des présidents, des régistrateurs et leurs adjoints. Tout cela plaît beaucoup et a très bien pris. […] On a la foi, mais ce qui manque, c’est la volonté d’agir. Oui, c’est justement avec ces gens-là que le succès est possible. Je vous le dis : ils se jetteront dans le feu s’il le faut : il me suffira pour cela de leur reprocher la tiédeur de leurs convictions. » Entendant cela, Stavroguine qualifia Verkhovensky de bouffon et comprit qu’il allait avoir besoin d’une victime sacrificielle pour cimenter l’unité de son groupe. Stavroguine se gaussa tout en disant à Verkhovensky : « Poussez quatre membres de votre groupe à tuer le cinquième sous prétexte qu’il moucharde ; aussitôt qu’ils auront versé le sang, ils seront liés. Ils deviendront vos esclaves, ils n’oseront plus se rebeller et exiger des comptes. Ha, ha, ha ! » Par ces mots, Stavroguine illustre la théorie du bouc-émissaire, telle qu’elle sera conceptualisée au vingtième siècle par le philosophe René Girard.

 Kirilov, c’est l’homme-suicide

            Parmi les conjurés qui, pour reprendre son expression, « se jetteront dans le feu s’il le faut », Verkhovensky pouvait compter sur Erkel, un garçon aimant beaucoup sa mère, à laquelle il envoyait régulièrement la moitié de sa solde d’officier. Erkel était, selon le narrateur, un être docile, l’un de ces « petits sots » incapables de penser par eux-mêmes. Il était fanatiquement et puérilement dévoué à la Cause, ou plutôt à Verkhovensky : « Obéir était un besoin pour cette nature étriquée, avide de soumission, toujours au nom d’une "grande cause", d’une "grande idée" bien entendu. […] Sensible, doux et bon, Erkel était peut-être le plus impitoyable des conjurés, il allait prendre part au meurtre de Chatov sans la moindre haine personnelle, mais aussi sans la moindre hésitation. »

            Très différent d’Erkel était Kirilov, un ingénieur civil ; il n’était pas un conjuré au sens strict, mais un homme décidé à se suicider et qui voulait donner une utilité à sa mort en la mettant au service de la Cause. Kirilov, qu’on pourrait qualifier d’homme-suicide, exposa à Verkhovensky son étrange projet : « J’ai résolu de mettre fin à ma vie parce que telle est mon idée, parce que je veux vaincre la terreur de la mort. » Le jour venu, à quelques minutes du moment où il doit se loger une balle dans la tête, Kirilov se met à réfléchir à voix haute en présence de Verkhovensky. Ce dernier perçoit des « symptômes dangereux », car la réflexion risque de se transformer en hésitation, puis en renoncement. Il le dit sans ambages à Kirilov : « Vous voulez réfléchir ; à mon avis il vaudrait mieux ne pas réfléchir, mais faire ça tout simplement. Vous commencez à m’inquiéter. »

Les terroristes ont des profils déroutants

             Au milieu du drame qui se joue, il y a des scènes piquantes, telle la fête organisée par l’épouse du gouverneur de la ville. Le narrateur nous décrit les préparatifs de cette réception organisée au profit des institutrices de la province. Très vite se posa la question de savoir si le prix d’entrée devait comprendre l’accès au buffet, ce qui amputerait la recette de la soirée. Le grand écrivain Karmazinov, en résidence dans la province, accepta d’honorer la fête de sa présence. Il se fit prier de lire en avant-première les bonnes feuilles de son prochain livre, intitulé Merci, qui devait être l’occasion pour lui de faire ses adieux à la littérature.

            C’est au cours de la fête que Stépane Trophimovitch dit ses quatre vérités sur les conjurés dont son fils est le meneur. Devant les spectateurs, il évoque d’abord ce qu’on appelle aujourd’hui le relativisme culturel : « Toute la question est de savoir si Shakespeare est supérieure à une paire de bottes ». Et, en français, il déclare à propos des comploteurs : « Oh ! ce sont des pauvres petits vauriens et rien de plus, de petits imbéciles, voilà le mot. » Or, le moins qu’on puisse dire est que les conjurés se prennent au sérieux. Les paroles de Stépane Trophimovitch ne vont pas empêcher la catastrophe.

            Le dernier chapitre du livre est intitulé La Confession de Stavroguine et jette la lumière sur son comportement déviant. Stavroguine confesse en quoi il fut un possédé : « J’avais été possédé presque jusqu’à la démence par divers mauvais sentiments dans lesquels je m’obstinais passionnément, mais jamais jusqu’à perdre tout contrôle sur moi-même. »

            Les Possédés sont un roman majeur de la littérature. Le livre est long, plus d’un millier de pages, et les personnages sont nombreux. Le lecteur qui a peur de se perdre dans tous ces noms russes, aura intérêt à marquer sur un papier l’identité de chaque personnage dès qu’il apparaît. Chez Dostoïevski, les individus ne sont pas interchangeables entre eux ; il n’y a pas deux conjurés qui ont le même profil psychologique et les mêmes motivations, ce qui donne au livre une bonne partie de sa richesse. A cela s’ajoute l’atmosphère de la petite ville de province qui est très bien rendue, on y croise des notables et des petites gens. Et, comme dans ses autres romans, Dostoïevski fait bénéficier le lecteur de son écriture très visuelle, qui permet d’imaginer avec aisance les scènes qu’il raconte.

            A notre époque qui s’interroge sur le terrorisme et les racines du mal, la lecture des Possédés s’avère fort utile. Chez Dostoïevski, les jeunes gens violents ont des profils quelque peu déroutants : ce ne sont pas des marginaux, des exclus, mais des rejetons d’honorables familles, parfaitement insérés dans la société. Certains d’entre eux n’ont pas beaucoup de réflexion et sont aisément manipulables, tandis que d’autres, très instruits, se montrent intelligents et agissent de sang-froid. Ils sont habités par le Mal et n’ont aucune hésitation à semer la mort.

 

Les Possédés (Les Démons), de Dostoïevski, 1872, traduction de Boris de Schlœzer, 1955, collection Folio (Le roman est connu en français sous le titre des Possédés, mais, dans sa traduction de 1955, Boris de Schlœzer avait retenu le titre des Démons, qu’il jugeait plus fidèle à l’original).

16/01/2017

Docteur Françoise Gailland, de Jean-Louis Bertucelli

Annie Girardot en lutte contre le cancer

Docteur Françoise Gailland

Annie Girardot est au sommet de sa carrière quand elle tourne Docteur Françoise Gailland. Elle s’identifie pleinement à cette femme volontaire et libérée qui affronte le cancer. Ce film, qui donne une leçon d’espoir, accrut la popularité de l’actrice.

            A sa sortie, en 1976, Docteur Françoise Gailland fit date. Pour la première fois dans l’histoire du cinéma, un film évoquait clairement le cancer, cette terrible maladie dont on n’osait à peine prononcer le nom. Les malades eux-mêmes ignoraient bien souvent la nature du mal dont ils souffraient, tant les médecins, à l’époque, étaient réticents à leur avouer la vérité.

     docteur françoise gailland,jean-louis bertucelli,annie girardot,françois périer,jean-pierre cassel,suzanne flon,isabelle hupert       Au départ il y eut un livre, Un cri, de Noëlle Loriot (écrivain également connu sous le nom de plume de Laurence Oriol) qui racontait, sous forme romancée, l’histoire authentique d’une femme médecin d’un hôpital parisien, qui avait survécu à un cancer. Noëlle Loriot envoya son livre à Annie Girardot, qui aussitôt voulut le porter à l’écran. On comprend que l’actrice se soit enthousiasmée pour le personnage de Françoise Gailland, qui a tant de points communs avec elle. Annie Girardot, fille de sage-femme et ancienne élève-infirmière, connaissait bien le milieu médical ; et, comme Françoise Gailland, c’était une femme dynamique et émancipée.

            Ce film a tout d’abord une valeur historique sur la société et la médecine des années soixante-dix. Les centres hospitaliers universitaires, fruits de la réforme Debré, sont sortis de terre et font dorénavant partie du paysage des grandes villes. Ils sont équipés en appareils d’imagerie médicale, qui aujourd’hui apparaissent bien rudimentaires. Les malades ne sont plus rassemblés dans une salle commune, mais répartis dans des chambrées de cinq ou six. On fume encore beaucoup à l’hôpital, y compris dans les chambres : le docteur Françoise Gailland elle-même fume « comme un pompier » et n’hésite pas à proposer une cigarette à un malade.

            Françoise Gailland est bien placée pour succéder à l’actuel chef de service, dont elle a été l’étudiante ; mais elle a deux handicaps : d’abord elle est femme, et ensuite elle ne mène pas une vie de famille « convenable ». Elle est certes mariée, qui plus est à un haut fonctionnaire du Quai-d’Orsay ; le couple habite un hôtel particulier et mène une vie de grands bourgeois ; mais ils font chambre à part, et chacun reste libre de fréquenter qui il veut. Ils ont deux enfants : un garçon et une fille. Le garçon a les cheveux longs et la fille prend la pilule ; ils s’opposent à leurs parents représentant la génération précédente, et leur reprochent de faire preuve d’hypocrisie en restant mariés dans le seul but de sauvegarder les apparences.

Françoise Gailland vit à cent à l’heure et se croit indestructible

            Dans la première partie du film, Françoise Gailland est une femme qui respire la santé. Elle vit à cent à l’heure et se croit indestructible, presqu’immortelle. Au milieu de son équipe et de ses patients, elle est la « patronne », sans qui rien ne se fait et qui résout tous les problèmes. En réalité, elle se donne tant aux autres qu’elle finit par oublier sa propre personne, et son activisme incessant l’empêche de prendre du recul avec elle-même. Or, depuis quelques temps, elle tousse de plus en plus fréquemment. Après un malaise, elle se résout à se faire faire une radio des poumons, par simple précaution.

            Ce jour-là, l’examen terminé, elle récupère ses clichés pour en prendre connaissance. Elle est toute seule, dans un local du service de radiologie. Elle a accroché aux murs les clichés et s’apprête à les examiner, quand un collègue survient et entre dans la pièce. Apercevant les radios et ignorant que ce sont celles de Françoise Gailland, il déclare : « C’est moche ! » Il diagnostique une opacité suspecte au niveau du lobe supérieur gauche et dit parier sur un cancer, tout en précisant à Françoise Gailland qu’elle n’osera pas dire la vérité à son patient. Et le collègue repart comme il était venu. Cette scène est la plus forte du film.

Par sa peur face à la maladie,

Françoise Gailland apparaît très humaine

            Françoise Gailland l’indestructible apparaît alors très humaine en ayant peur de la maladie. Elle qui a réponse à tout ne sait comment faire part de la nouvelle à ses proches. Jusqu’ici les malades c’étaient ses patients, c’étaient les autres, mais ce n’était pas elle. Quand elle trouve enfin la force d’annoncer la nouvelle à son mari, elle éclate en sanglots et lui déclare : « Je suis malade, j’ai peur… »

            Avec les infirmières les rôles sont maintenant inversés. Auparavant, en tant que patronne, elle leur donnait des ordres ; maintenant, en tant que malade, elle est tenue de leur obéir.

            Bien que consciente de la gravité de son état, elle reste une battante et se raccroche à l’espoir de guérison, espoir qui n’est pas insensé. Elle accepte de se faire opérer, et c’est elle qui choisit le collègue qui l’opérera. En dépit de son statut de femme libérée, elle a alors besoin que son mari et ses enfants soient unis autour d’elle pour la soutenir dans l’épreuve.

            Docteur Françoise Gailland contribua à l’évolution du regard que la société portait sur le cancer. L’objectif du film n’était pas d’effrayer le spectateur. L’angoisse est certes palpable, mais aucune scène pénible et aucune image crue ne sont infligées au spectateur pour le convaincre des ravages de la maladie. Le personnage de Françoise Gailland invite chacun à garder l’espoir et la volonté dans l’épreuve.

            Une réserve peut être émise sur ce film : à sa sortie, il pouvait donner l’impression qu’il y avait le Cancer avec un « C » majuscule, c’est-à-dire qu’il existait une seule forme de cancer. De nos jours, on a davantage conscience qu’il y a des cancers au pluriel, qui présentent différents niveaux de gravité.

            Annie Girardot prête toute son énergie au personnage de Françoise Gailland. François Périer joue son mari, Jean-Pierre Cassel son amant, et Isabelle Huppert sa fille. Annie Girardot se vit décerner le César de la meilleure actrice à la cérémonie de 1977, et le film, régulièrement diffusé à la télévision, accrut sa popularité. Docteur Françoise Gailland reste l’un des rôles les plus marquants de l’actrice, alors au sommet de sa carrière. Peut-être s’agit-il du personnage auquel elle s’est le plus identifiée.

            Docteur Françoise Gailland n’est certainement pas un film majeur de l’histoire du cinéma, mais c’est un film à voir, rien que pour la prestation d’Annie Girardot.

 

Docteur Françoise Gailland, de Jean-Louis Bertucelli, 1975, avec Annie Girardot, François Périer, Jean-Pierre Cassel, Suzanne Flon et Isabelle Hupert, DVD Wild Side Video.