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05/10/2015

L'Ivresse du pouvoir, de Chabrol

Madame le juge raide comme la justice

L’Ivresse du pouvoir

Isabelle Hupert incarne un juge d’instruction sûr de lui-même, qui enquête sur une vaste affaire de corruption. Elle fait trembler les puissants et les envoie en prison. Chabrol s’est vaguement inspiré de l’affaire Elf sans vouloir bâtir un film à thèse. Il s’est intéressé avant tout aux personnages et à l’étude de caractères.

            L’ivresse du pouvoir dont parle le film, c’est celle que ressent le juge d’instruction, « l’homme le plus puissant de France », selon le mot attribué à Napoléon. Au moment des faits qui sont évoqués ici, le juge d’instruction disposait du pouvoir exclusif d’envoyer les individus en prison.

       l’ivresse du pouvoir,chabrol,isabelle hupert,françois berléand,patrick bruel,robin renucci,marilyne canto,thomas chabrol     Dans L’Ivresse du pouvoir, le juge d’instruction est une femme : Jeanne Charmant-Killman (appréciez le double patronyme). Elle enquête sur un grand groupe industriel français détenteur de nombreux contrats en Afrique noire. Elle fait arrêter son président, Jean Humeau, qui est brusquement interpellé par la police à la sortie du bureau. Elle le met en examen pour abus de biens sociaux ; il aurait notamment utilisé la carte bleue de l’entreprise pour entretenir sa maîtresse. Au-delà, l’enquête fait apparaître un vaste réseau de corruption, avec versement de rétro-commissions, financement occulte de partis politiques et enrichissement personnel.

            Lorsqu’en 2006 le film sortit, il fut largement dit que Chabrol s’était inspiré de l’affaire Elf Aquitaine. Effectivement, les similitudes sont troublantes. Le personnage de Jeanne Charmant-Killman rappelle Mme Eva Joly, le juge qui s’était fait connaître en instruisant l’affaire avant de se lancer en politique. Le président du groupe, Jean Humeau, a beaucoup de points communs avec M. Loïc Le Floch-Prigent, ancien président d’Elf. Tous deux sont barbus, souffrent d’eczéma, sont arrêtés en pleine rue et vivent très mal leur détention. La liste des similitudes pourrait être prolongée, et pourtant il ne faut pas se fier aux apparences.

            Ce film n’est pas un film à dossier, Chabrol n’est ni Francesco Rosi ni Boisset. Il ne prétend pas éclairer les ténèbres entourant l’affaire Elf et ne défend aucune thèse. Il s’est juste inspiré de cette célèbre affaire et a brodé dessus pour bâtir une intrigue. Ce qui intéresse Chabrol, ce sont les personnages, les caractères, et le jeu de pouvoir qui s’établit entre le juge et les différents protagonistes.

Madame le juge mélange justice et morale

            Les moments les plus forts du film sont constitués des scènes de confrontations – si on peut les appeler ainsi – entre le juge et les justiciables qu’elle convoque à son bureau. Face à ses interlocuteurs qui sont tous des hommes, Jeanne Charmant-Killman montre qu’elle est une femme d’autorité, habile et pleine d’esprit. Elle semble dissimuler sa hargne derrière l’ironie. Rien n’est en mesure de l’impressionner et elle n’hésite pas à déstabiliser les puissants qui sont assis de l’autre côté de son bureau. Alors que justice et morale sont en théorie deux choses complètement séparées, elle-même est visiblement lancée dans une opération « mains propres » aux allures de croisade morale ou moralisatrice. Au président Jean Humeau qui lui demande pourquoi elle l’envoie en prison, elle rétorque : « Pour faire un exemple. Ce n’est pas si terrible et ça fait du bien à la France. » Et elle ajoute, pince-sans-rire : « Vous verrez. La prison, c’est une expérience. »

            D’un côté Jeanne Charmant-Killman fait trembler les puissants, mais de l’autre son jeune greffier a intérêt à garder le sens de la hiérarchie et à maintenir une certaine distance avec elle, sous peine d’être rappelé à l’ordre. Elle défend un prévenu de fumer dans son bureau, mais elle-même s’autorise à fumer en présence d’un autre prévenu.

            Imbue d’elle-même et de l’autorité qu’elle représente, elle est dure avec les prévenus et les simples témoins qu’elle convoque. Elle montre quasiment la même dureté avec son mari ; lors d’une dispute, elle va jusqu’à le gifler. L’une des forces du film est de montrer Jeanne Charmant-Killman aussi bien dans sa vie professionnelle que dans sa vie privée, ce qui permet de mieux comprendre sa personnalité. En général, au cinéma, les scènes exposant les déboires conjugaux du personnage principal ralentissent l’action et alourdissent le film. Ici, ce n’est pas le cas. Les scènes de la vie privée ne sont pas du tout plaquées et s’articulent bien avec le reste du film.

            Isabelle Hupert est parfaite dans le rôle de Jeanne Charmant-Killman. On pourrait être légitimement anxieux à la perspective d’être convoqué dans le bureau de ce juge incorruptible qui n’est pas du style à s’apitoyer sur les autres. A la fin du film, Jeanne Charmant-Killman, qui pourtant ne doute jamais, se demande, malgré tout, ce qui lui manque. On serait tenté de lui répondre qu’il lui manque une bonne dose d’empathie qui lui permettrait de comprendre les autres, leurs paroles, leurs actes, leurs sentiments et leur ressentiment. En résumé, peut-être lui manque-t-il tout simplement un cœur.

 

L’Ivresse du pouvoir, de Claude Chabrol, 2006, avec Isabelle Hupert, François Berléand, Patrick Bruel, Robin Renucci, Marilyne Canto et Thomas Chabrol, DVD TF1 Vidéo

15/06/2015

La Loi du marché, de Stéphane Brizé

Vincent Lindon chômeur prêt à bien des accommodements

La Loi du marché

Vincent Lindon est remarquable dans le rôle d’un chômeur qui retrouve du travail au prix de bien des concessions. Les dialogues sonnent juste et les personnages cherchent leurs mots comme dans la « vraie vie ». Dans ce film c’est la dureté du monde du travail qui apparaît.

            On peut qualifier La Loi du marché de film social. Il raconte le parcours de Thierry, un quinquagénaire qui passe par une période de chômage avant de retrouver du travail. Le film se compose de deux parties informelles : la première est consacrée à la galère que connaît un chômeur, et la seconde le montre dans son nouvel emploi en insistant sur la dureté du monde du travail d’aujourd’hui. Les situations s’enchaînent sans transition : entretien à Pôle emploi, rendez-vous avec la banquière, appel reçu d’un recruteur, simulation d’un entretien d’embauche…

  La Loi du marché,Stéphane Brizé, vincent lindon          C’est par la scène se déroulant à Pôle emploi que s’ouvre le film. Thierry est reçu par un agent pour son entretien de suivi personnalisé. La caméra filme le face-à-face avec en arrière-plan des affiches rappelant les devoirs du chômeur. Le rendez-vous tourne au dialogue de sourds.

            La banquière de Thierry tire la sonnette d’alarme. Il puise dans son épargne de précaution pour boucler ses fins de mois. Elle lui conseille de vendre sa maison, ce qui lui procurerait de la trésorerie. Ce qui est piquant, c’est de constater que la banquière essaye de lui fourguer un produit financier supplémentaire, probablement pour toucher sa commission. Elle lui conseille de souscrire à une assurance-décès afin d’ « envisager sereinement l’avenir»

            Il est décidé à garder sa maison, mais il accepte de se séparer de son mobile-home. La négociation qu’il entame avec un acquéreur potentiel tourne à l’aigre. La relation est inégale entre les deux : Thierry est pressé de vendre pour disposer de liquidités, et l’acheteur, qui a compris sa situation de détresse, en profite pour tirer le prix à la baisse.

            Thierry, victime d’un licenciement économique, aimerait tourner la page et « passer à autre chose » en retrouvant du travail. Lors d’un vidéo-entretien d’embauche, sur Skype, il se retrouve à nouveau en situation d’infériorité. Pressé par le recruteur, il accepte de réviser ses prétentions salariales à la baisse et de se montrer très flexible en matière d’horaires. Le recruteur est satisfait de ses réponses, car pour lui ces deux points sont très importants. Mais il ajoute aussitôt que, bien que rien ne soit décidé, il est peu probable que sa candidature soit retenue.

            Autre grand moment, la simulation d’un entretien d’embauche. Au cours d’une session de formation organisée par Pôle emploi, les stagiaires sont invités à commenter la vidéo d’un essai fait par Thierry. Ils lui reprochent d’être avachi le col ouvert et de ne pas manifester, vis-à-vis d’un éventuel recruteur, le désir de s’investir dans son travail. Cet exercice dit de « coaching » est digne des grandes heures du Parti communiste chinois et de ses séances d’autocritique avec humiliation publique.

Homme affable, le directeur de l’hypermarché

n’a aucun état d’âme à réduire la masse salariale

            Thierry est embauché comme vigile dans un hypermarché. Certes il a retrouvé du travail, mais au prix de bien des concessions. Dans la coulisse c’est un monde à la Orwell qui apparaît. Quatre-vingt caméras sont réparties dans le magasin. L’ensemble des clients sont surveillés, car, comme le dit un surveillant, « tout le monde est susceptible de voler. » Sont particulièrement suivis de près les clients qui gardent en main un produit qu’ils viennent de prendre en rayon, au lieu de le poser directement dans leur caddie.

            Au premier abord, le directeur de l’hypermarché est un homme doux et affable. Mais il a besoin de réduire la masse salariale et n’a aucun un état d’âme à passer à l’acte. Quand il convoque une caissière prise en faute, il ne veut pas agir en être cynique et sans scrupule. Sur un ton très calme, il lui annonce qu’il ne peut la garder, car elle n’est plus digne de confiance. Non seulement il la licencie, mais en plus il lui fait une leçon de morale.

            Le spectateur peut être mal à l’aise devant certaines scènes. La tension est palpable dans bien des échanges, et pourtant presque personne n’élève la voix. Dans cet univers oppressant, les seules respirations sont constituées de cours de danse et de moments passés en famille, dans lesquels Thierry trouve son équilibre.

            Les dialogues sonnent juste. Comme dans la « vraie vie », les personnages ont des hésitations et cherchent leurs mots, ce qui leur confère du naturel sans que cela nuise au plaisir du spectateur. La qualité d’élocution et de maniement de la langue française dépend du milieu social auquel appartient chaque personnage. Dans le rôle de Thierry, Vincent Lindon est remarquable. Le prix d’interprétation que lui a décerné le festival de Cannes est amplement mérité.

 

La Loi du marché, de Stéphane Brizé, 2015, avec Vincent Lindon, actuellement en salles.

08/06/2015

L'Ordinateur du paradis, de Benoît Duteurtre

Conte philosophique sur la société numérique

L’Ordinateur du paradis

Dans un style élégant et fluide, Benoît Duteurtre se moque de la société néolibérale et numérique. A travers l’histoire de Simon Laroche, secrétaire de la commission des Libertés publiques, l’auteur pourfend le tout Internet, la transparence et les vertus prêtées à notre époque.

            Benoît Duteurtre n’aime pas notre époque, mais il ne la fuit pas et préfère s’en moquer avec esprit. Au lieu de proposer un essai qui fustige les dérives de la société moderne ou postmoderne, il livre un conte philosophique mettant en scène la société néolibérale dans laquelle les individus sont connectés en permanence.

     l’ordinateur du paradis,benoît duteurtre       L’histoire se passe dans un pays qui n’est pas précisé, mais qui pourrait être la France, et à une époque qui n’est pas datée, mais qui pourrait être la nôtre. Le personnage principal, Simon Laroche, est ce qu’il est convenu d’appeler un gagnant. Il roule en BMW et vit dans une aisance matérielle certaine, qui lui est assurée par les hautes responsabilités qu’il occupe : il est rapporteur de la commission des Libertés publiques. A ce titre, il est appelé à donner son avis sur le manifeste publié par « Nous, en tant que femmes ! » Ce mouvement réclame la pénalisation de la consultation d’images pornographiques sur Internet. Simon Laroche est invité sur un plateau de télévision pour dire si une telle mesure serait attentatoire aux libertés publiques. Quelques minutes avant la prise d’antenne, il reçoit l’animatrice de l’émission dans sa loge, et, hors-caméra, il se lâche en disant avec franchise l’irritation que lui cause la lutte des femmes. Quelques jours plus tard, les propos de Simon, qui revêtaient pourtant un caractère privé, se trouvent mis en ligne sur Internet. Le scandale est énorme. Simon va devoir se résoudre à des excuses publiques, voire à la démission.

            Pour nourrir son intrigue, Benoît Duteurtre a largement puisé dans l’actualité de ces dernières années. Par exemple, la déclaration enregistrée à la dérobée sur un plateau de télévision rappelle une mésaventure analogue survenue à un président de la République.

            Dans ce livre, il est beaucoup question de l’omniprésence d’Internet dans la vie quotidienne et de l’absence de conscience devant les risques courus. Ainsi Simon est très étonné quand il s’aperçoit que tout courriel envoyé, ou toute consultation de site, laisse forcément des traces quelque part, que ce soit sur la toile ou sur son ordinateur personnel ; et cela même s’il a pris soin d’effacer toute trace de ses manipulations. Simon est terrifié d’apprendre qu’il n’y a pas de droit à l’oubli numérique : « Contrairement à la confession catholique qui remet à zéro le compteur de nos péchés, la foi dans l’effacement des données n’était qu’une illusion. »

Les élèves planchent sur la liberté d’expression

et en définissent d’abord les limites

            Le fils de Simon, Tristan, suit des « ateliers sociaux » au collège. Les élèves ont pour projet de rédiger un manifeste pour la liberté d’expression. En même temps ils doivent en définir les limites. Et, au grand agacement de Simon, ils ont d’abord réfléchi aux bornes à ne pas dépasser. Tristan explique sur un ton très convaincu : « Nous, on s’est mis d’accord sur les limitations. […] D’abord le racisme, le sexisme, le terrorisme, l’injure aux religions… […] Et, bien entendu, les sites nazis et pédophiles ! » Simon, qui a été trotskiste dans les années soixante-dix et qui a ferraillé contre les religions, n’en revient pas et a du mal à avaler les propos de son fils sur « l’injure aux religions ».

            Dans son livre, Duteurtre a aussi dans le collimateur la SNCF, même si la société nationale n’est pas nommément citée. On voit Simon obligé de renoncer à prendre le train rapide à réservation obligatoire, parce qu’il a décidé trop tard de son voyage. Il déplore que soit perdue la souplesse qui caractérisait le train et qui permettait d’y monter au dernier moment. Il est obligé de se rabattre sur une compagnie aérienne low-cost, et, dans l’avion, il devra s’acquitter d’un supplément de cinq euros pour utiliser les toilettes.

            Dans cette société néolibérale, la langue française est massacrée. Le ministre de tutelle de Simon le convoque en entretien, et, bien que titulaire d’un Mastère [sic]de lettres, il bourre son discours de fautes de grammaire et d’anglicismes. Il déclare notamment : « Avant d’en venir à l’affaire qui nous impacte, j’aimerais connaître votre avis sur cette horrible news ! » Même au paradis, où espère entrer Simon après sa mort, la connaissance de l’anglais s’avère indispensable ! Et en ce qui concerne « cette horrible news » auquel le ministre fait allusion, il s’agit d’un grand dérèglement informatique qui menace la société sur ses bases. Ce dérèglement est une espèce de virus qui, dans sa propagation, peut faire penser à La Peste, de Camus.

            Le livre de Duteurtre laissera probablement de marbre les lecteurs hyper-connectés acquis au monde néolibéral, mais, peut-être malgré tout, les fera-t-il réfléchir. L’Ordinateur du paradis permet de prendre quelque distance avec les vertus, supposées ou réelles, prêtées à la société actuelle : la rapidité, la réactivité, la transparence, l’hygiénisme, la mise en réseau, et cette volonté permanente de tout quantifier. Simon en arrive à la conclusion suivante : « le capitalisme a gagné ; mais notre époque a également recyclé le pire du communisme : s’exposer sans tabou, sur Facebook ou à la télé ; se fustiger publiquement à la moindre faute. »

 

L’Ordinateur du paradis, de Benoît Duteurtre, 2014, éditions Gallimard.