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13/10/2014

Hippocrate, de Thomas Lilti

Chronique d'un hôpital

Hippocrate

Benjamin, un garçon d’une vingtaine d’années, devient interne dans le service dirigé par son père. Peu à peu il découvre le quotidien d’un hôpital et le métier de médecin. Hippocrate, chronique d'un hôpital, est mieux qu'un documentaire. On y voit des praticiens exercer leur activité avec passion, mais au milieu de mille difficultés.

            Cette fiction nous offre une plongée dans le monde de l’hôpital qu’aucun documentaire ne serait en mesure de nous proposer. Le spectateur pénètre au cœur d’un service, il accompagne les internes dans leur quotidien, il assiste aux réunions de l’équipe médicale et il est le témoin privilégié de la relation qui s’établit entre le patient et les soignants.

hippocrate,thomas lilti,vincent lacoste,reda kateb,jacques gamblin,marianne denicourt            Benjamin Barois est un garçon de vingt-trois ans qui veut devenir médecin… comme son père, professeur réputé. C’est le service dirigé par ce dernier qu’il choisit naturellement pour son internat. Benjamin découvre la réalité de l’hôpital et apprend son métier.

            Peu à peu, en sa compagnie, le spectateur se rend compte que la médecine n’est pas une science exacte ; mais, après tout, est-ce même une science ? Comme le fait remarquer un interne à la famille d’un patient, on ne peut jamais être sûr à 100% de la manière dont va évoluer le malade. Il n’y a pas systématiquement unanimité de l’équipe médicale quand il s’agit d’établir un diagnostic. La disponibilité en lits entre en ligne de compte dans le choix du traitement. Une dame de quatre-vingt-huit ans, grabataire et atteinte d’un cancer généralisé, n’ira pas dans le service des soins palliatifs parce qu’il n’y a pas de place dans ledit service.

            Certaines décisions sont prises dans l’urgence sans disposer de toutes les informations nécessaires. Ainsi le service réanimation se précipite-t-il de réanimer un malade sans avoir pris connaissance du dossier médical, qui précisait pourtant de ne pas tenter de réanimation sur le malade en question. Mais peut-on reprocher aux réanimateurs d’avoir œuvré au plus vite pour faire leur métier ?

            Le stress est permanent. Les éclats de voix sont nombreux. Les fêtes et les plaisanteries de carabin sont là pour évacuer la tension. Pour se défouler, l’équipe médicale va même, en privé cependant, jusqu’à se moquer des patients. Mais, à la cantine, il est défendu, sous peine de gage, de parler des malades.

            La pratique médicale nécessite un certain doigté. C’est un métier en partie manuel. Ainsi, pour effectuer une ponction lombaire, il ne faut pas hésiter à bien enfoncer l’aiguille, sinon, comme l’explique un interne plus expérimenté au jeune Benjamin, « on fait mal au patient et ça ne sert à rien. »

Le professeur Barois va jusqu’à couvrir

une négligence de son fils

            Le chef de service est distant. Cela n’a rien d’étonnant, puisque c’est le Patron, c’est Monsieur le Professeur, c’est donc un être lointain et inaccessible. Le professeur Barois va jusqu’à couvrir une négligence de son fils, non parce que c’est son fils, mais parce qu’il appartient à la Famille, celle de l’hôpital, qui fait un métier soumis à mille difficultés.

            L’équipe médicale doit traiter non seulement avec les patients, mais aussi avec leur famille. Une veuve de fraiche date débarque dans le service, soucieuse de savoir dans quelles conditions son mari est « DCD » (pour reprendre la mention figurant sur le dossier médical). Elle en vient à se demander si les médecins ont vraiment tout fait pour le sauver.

            L’hôpital souffre d‘un manque cruel de moyens. Un ECG (Electrocardiogramme) ne peut être pratiqué suite à une panne de l’appareil, provoquant la mort d’un patient. Le service ne fonctionnerait pas sans la présence active des F.O.I., médecins étrangers Faisant Office d’Interne. Les administratifs ont pris le pouvoir à l’hôpital avec pour mission de réduire les trous dans la caisse. Ce sont des bureaucrates, froids gestionnaires en costume de ville, et les médecins ne les aiment pas du tout.

            Le spectateur s’identifie sans mal à Benjamin Barois incarné par Vincent Lacoste. Jacques Gamblin, dans le rôle du professeur Barois, n’est pas très présent à l’écran, puisqu’il n’a jamais le temps, débordé qu’il est par sa fonction de chef de service. Mention spéciale pour Reda Kateb dans le rôle du F.O.I.. Quant à Marianne Denicourt, elle nous rappelle qu’à l’hôpital du XXIème siècle  de plus en plus de médecins sont des femmes.

            Ce film est un film intelligent qui humanise l’hôpital ; il montre des praticiens exerçant leur métier avec passion, mais au milieu de mille difficultés. En le voyant on peut penser à Un grand patron, d’Yves Ciampi, avec Pierre Fresnay. Seul petit bémol en ce qui concerne Hippocrate, à de rares moments la caméra bouge un petit peu trop.

 

Hippocrate, de Thomas Lilti, 2014, avec Vincent Lacoste, Reda Kateb, Jacques Gamblin et Marianne Denicourt, actuellement en salles.

16/06/2014

Fractures françaises, de Christophe Guilluy

La France périphérique contre la France des métropoles

Fractures françaises

Ce livre, publié en 2010, continue d’alimenter le débat sur le devenir de la société française. Le géographe Christophe Guilluy, chiffres à l’appui, oppose deux France : la France des banlieues des grandes métropoles, gâtée depuis plus de vingt ans par la classe politique, et la France périphérique, celle des villes moyennes, sinistrée par la crise et oubliée par les élites. Malgré son caractère polémique, Fractures françaises permet de mieux comprendre la progression électorale du Front national.

            Le géographe Christophe Guilluy casse bien des idées reçues concernant les quartiers périphériques des grandes métropoles. En premier lieu, il dénonce la surmédiatisation de la question des banlieues. Depuis plus de vingt ans, la classe politique concentre ses efforts sur les Zus, Zones urbaines sensibles, alors que leurs habitants ne représentent que 7% de la population vivant en France. Guilluy dénonce aussi l’association mentale qui assimile banlieues et jeunes. A la télévision, quand on parle de quartiers périphériques on montre systématiquement des jeunes à l’écran. Or, rappelle Guilluy, la question des banlieues a fait irruption dans le débat national en 1979, avec les émeutes de Vaux-en-Velin, au cours desquelles des voiture furent brûlées. Un jeune de 1979 a aujourd’hui plus de cinquante ans. Brûle-t-il encore des voitures ? Habite-il le même quartier ? se demande Guilluy, qui remet les pendules à l’heure en rappelant que, contrairement à ce que continue de croire la classe politique, les banlieues ne sont pas des fontaines de jouvence ; elles non plus n’échappent pas au papy-boom. Guilluy poursuit en montrant qu’en réalité les quartiers sensibles connaissent des mouvements de population. Ce sont des sas pour les populations nouvellement arrivées en France. Les logements sociaux y sont très recherchés, y compris à la Courneuve. Seulement, les habitants de ces quartiers espèrent en partir le plus tôt possible. Guilluy parle de territoires tremplin.

 fractures françaises,christophe guilluy           Plus grave, Guilluy accuse gauche et droite confondues d’avoir réduit la question sociale à la question des banlieues en reprenant la thématique du ghetto à l’américaine. En quelque sorte, la question des banlieues serait devenue « la » question sociale. D’où la politique de discrimination positive qui a vu le jour à Sciences Po Paris. Des places sont réservées aux jeunes issus des « cités », au nom de la diversité. Selon Guilluy, les élites introduisent ainsi insidieusement l’idée que ce sont les jeunes de banlieues qui ont besoin d’être aidés et que, sous-entendu, ces jeunes sont d’origine immigrée. Guilluy rappelle qu’en 2004 Nicolas Sarkozy déclarait : « Le fils de Nicolas et Cecilia a moins besoin d’être aidé par l’Etat que le fils de Mohamed et Latifa. » Guilluy rappelle aussi le propos de Manuel Valls en 2009. Ce jour-là, le maire d’Evry visitait le marché de sa ville en présence d’une caméra, et, à la vue d’une foule bigarrée, déclarait : « Belle image d’Evry » et il ajoutait à l’adresse de son directeur de cabinet : « Tu me mets quelques Blancs, quelques Whites, quelques Blancos. » En clair, ce jour-là Manuel Valls assumait que la question des banlieues ne se réduit pas à la question sociale ou à la question urbaine, mais contient aussi une dimension ethnoculturelle.

Selon Guilluy, la France périphérique

devrait être au cœur de la question sociale

            Guilluy accuse les élus d’avoir gâté les banlieues des grandes métropoles à coup de millions, et dans le même temps d’avoir oublié la France qu’il qualifie de périphérique, celle des villes moyennes et des zones rurales. Pour les élites, la France populaire, industrielle et rurale a vécu. Pour Guilluy, bien au contraire, cette France n’est pas du tout en voie de disparition et reste majoritaire. Mieux, elle connaît un dynamisme démographique certain. Ainsi, la Mayenne enregistre le taux de fécondité le plus fort de France derrière la Seine-Saint-Denis. Cette France périphérique devrait être au cœur de la question sociale, car elle est sinistrée par les plans sociaux et la pauvreté y est plus importante qu’ailleurs. Guilluy rappelle que le taux de pauvreté est plus fort dans le Cantal, en Corse ou dans l’Aude, qu’en Seine Saint-Denis.

            Dans cette France périphérique on trouve beaucoup de foyers appartenant aux classes populaires ou à la classe moyenne inférieure. Ces populations aux revenus modestes ont tendance, par fierté, à refuser d’habiter en logement social. Certains d’entre eux sont des néoruraux, non par choix mais par nécessité. Ils vivent dans des pavillons qui ne sont plus le signe d’une ascension sociale, mais qui témoignent du fait qu’ils sont relégués de plus en plus loin des métropoles dans lesquelles ils n’auraient pas les moyens de vivre. Si le chômage survient, alors ces populations se trouvent de fait assignées à résidence, leur situation nouvelle les empêchant d’emménager, notamment dans les bassins d’emploi des métropoles à l’immobilier hors-de-prix.

            Ne craignant pas la polémique, Guilluy s’en prend aux fameux bobos. Cette bourgeoisie de fraîche date habite les métropoles ouvertes à la mondialisation. Guilluy parle de villes-monde, comme Paris, Lyon ou Toulouse. Ces nouvelles élites présentent la mobilité comme une vertu et se veulent elles-mêmes nomades. Elles entendent donner l’exemple en pratiquant le « vivre ensemble ». Le XIXème arrondissement de Paris, avec ses populations mêlées, en serait l’exemple. Les bobos investissent les immeubles anciens des quartiers délaissés. Ils vivent aux côtés de populations d’origines diverses, mais, d’après Guilluy, ils se concentrent dans les mêmes immeubles et s’y coupent du reste du monde, à grand renfort de digicodes et d’interphones.

            Les bobos jouent la carte de la mixité scolaire, mais seulement à l’école élémentaire. Dès le collège, ils choisissent soigneusement l’établissement où envoyer leur progéniture. Dans tel collège, le principal sépare les élèves en fonction de leur origine, mais d’une manière indirecte. Il met en place des classes européennes, des classes recevant l’enseignement d’une langue rare, ou des classes réservées aux enfants musiciens. Ainsi, un tri hypocrite serait effectué.

            Guilluy dénonce la mondialisation imposée au peuple par les élites. Il soutient que le vote en faveur du Front national est la conséquence de l’inquiétude des classes populaires face à l’insécurité sociale et culturelle résultant de la mondialisation néolibérale. Pour Guilluy, si la classe politique continue de refuser de voir la réalité, alors la situation finira par être ingérable. Il juge même le conflit inévitable.

            Fractures françaises est un livre très riche. Guilluy cherche à théoriser une réalité observée, par certains, sur le terrain. Le livre n’est pas toujours facile à lire, mais les exemples sont nombreux et des idées fortes en ressortent. Malgré son caractère polémique, Fractures françaises nourrit le débat et permet de mieux comprendre l’évolution de la société française.

 

Fractures françaises, de Christophe Guilluy (2010), collection Champs Flammarion.

13/01/2014

Welcome, de Philippe Lioret

Une fiction militante mais prenante

Welcome

Welcome est un film militant tout en nuances, qui entend dénoncer le délit d’aide aux sans-papiers, médiatisé sous les années Sarkozy. Vincent Lindon, dans le rôle d’un maître-nageur, entraîne un jeune réfugié kurde qui veut gagner l’Angleterre à la nage.

            Bilal est un Kurde de dix-sept ans. Il a fui son pays et cherche à rejoindre sa fiancée réfugiée à Londres. A Calais, un passeur le fait embarquer dans un camion à destination de l’Angleterre. Bilal est découvert par la police française, mais, venant d’un pays en guerre, il ne peut être expulsé. Le garçon ne renonce pas et se met une idée dans la tête : il va traverser la Manche à la nage. Il prend des cours auprès d’un maître nageur, Simon, homme bourru au grand cœur. Mais en l’aidant, Simon se rend coupable du délit d’aide à personne en situation irrégulière.

            welcome,philippe lioret,vincent lindon,firat ayverdi,audrey danaDisons-le tout net : Welcome est un film militant. Il entend dénoncer le fameux délit de solidarité aux sans-papiers, médiatisé sous les années Sarkozy et aboli depuis. Plutôt que de bâtir un documentaire à base de témoignages ou une fiction démonstrative à la Cayatte (même si Cayatte a signé de bons films), Philippe Lioret nous présente une histoire tout en nuances. Simon, joué par Vincent Lindon, se montre d’abord désagréable à l’encontre de Bilal, il fait tout pour le décourager et lui faire comprendre que c’est folie de vouloir traverser la Manche à la nage. Mais quand il voit que sa femme dont il s’apprête à divorcer a de la sympathie pour la cause des sans-papiers, il se met à voir Bilal sous un autre jour.

            Dans ce film, il n’y a pas d’un côté les gentils et de l’autre les méchants. Les policiers ne sont pas stéréotypés, ils ont l’air de vrais policiers. Ils n’ont pas besoin d’élever la voix pour faire preuve d’autorité et ne sont ni sympathiques ni antipathiques. L’inspecteur qui convoque Simon fait son devoir avec conscience et lui déclare froidement : « Moi, on me paye pour que la ville ne devienne pas un camp de réfugiés en situation irrégulière. »

Vicent Lindon bougon tout au long du film

On évaluela difficulté de la situation pour les autorités quand le film nous fait découvrir le camp de réfugiés de Calais, et l’on comprend aussitôt pourquoi il est communément appelé la Jungle. Les réfugiés y sont livrés à eux-mêmes et, malgré les efforts des associations caritatives, la loi du plus fort y est la règle. Même la future ex-épouse de Simon d’abord favorable aux sans-papiers, au lieu d’être ébloui par son comportement, le met en garde en essayant de lui faire prendre conscience des risques qu’il prend. Mais, peut-être par humanité, peut-être par empathie pour Bilal, Simon s’entête. Il persiste à donner des cours de natation au garçon.

            Comme souvent, Vincent Lindon joue très bien, même s’il faut reconnaître qu’il n’est pas l’acteur français à la diction la plus claire. Il se montre bougon tout au long du film, n’hésitant pas à envoyer promener son monde tout en révélant son humanité. Les détracteurs du film trouveront l’émotion un peu forcée et la réalisation académique, les plus cinéphiles de ces détracteurs y verront peut-être des traces de cette fameuse « qualité française », jadis tant décriée par Les Cahiers du cinéma. Disons tout simplement que la mise en scène est classique ; il n’y a pas besoin de multiplier les mouvements de caméra et les effets de lumière pour réaliser un bon film.

 

Welcome, de Philippe Lioret (2009), avec Vincent Lindon, Firat Ayverdi et Audrey Dana DVD Warner Home Video.